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À André Falconet, le 27 août 1648

Monsieur, [a][1]

Je vous dirai pour réponse à la vôtre, après vous avoir très humblement remercié de l’honneur que vous me faites de vous souvenir de moi, que la thèse française de M. Guillemeau [2][3] avec ses observations a fort irrité les apothicaires [4] de deçà, qui néanmoins en sont demeurés là, sachant qu’il est trop bien fondé en raison et qu’il a trop de crédit pour succomber à leurs attentats. Quelques médecins à qui j’en ai envoyé hors de Paris m’ont mandé qu’ils s’attendaient de ne voir plus d’apothicaires ici quand ils y reviendront. Quand vous l’aurez lue vous me ferez la faveur de nous en donner votre avis, s’il vous plaît. Nos apothicaires de deçà me font pitié, quoique je ne les aime point et qu’ils me haïssent. Ils sont si morfondus que Janvier à deux bonnets ne l’est pas davantage. [1] M. Naudé, [5] bibliothécaire de M. le Cardinal Mazarin, [6][7] intime ami de M. Gassendi [8][9] comme il est le mien, nous a engagés pour dimanche prochain à aller souper et coucher nous trois en sa maison de Gentilly, [2][10] à la charge que nous ne serons que nous trois et que nous y ferons débauche, mais Dieu sait quelle débauche ! [11] M. Naudé ne boit naturellement que de l’eau et n’a jamais goûté vin. [12] M. Gassendi est si délicat qu’il n’en oserait boire et s’imagine que son corps brûlerait s’il en avait bu. C’est pourquoi je puis dire de l’un et de l’autre ce vers d’Ovide, [13] Vina fugit, gaudetque meris abstemius undis. [3] Pour moi, je ne puis que jeter de la poudre sur l’écriture de ces deux grands hommes, [4] j’en bois fort peu. Et néanmoins, ce sera une débauche, mais philosophique et peut-être quelque chose davantage. Pour être tous trois guéris du loup-garou [14][15] et être délivrés du mal des scrupules, qui est le tyran des consciences ; [5] nous irons peut-être jusque fort près du sanctuaire. [6] Je fis l’an passé ce voyage de Gentilly avec M. Naudé, moi seul avec lui, tête à tête. Il n’y avait point de témoins, aussi n’y en fallait-il point. Nous y parlâmes fort librement de tout, sans que personne en ait été scandalisé. [16][17] Pour ce qui est de cette observation que vous avez faite de cette femme qui est devenue dure comme du bois, c’est un exemple fort rare. [18] Je ne me souviens point d’avoir vu ni lu rien de pareil, si ce n’est de cet enfant qui se pétrifia dans le ventre de sa mère à Sens, [19] duquel ont écrit M. d’Ailleboust, [20][21] M. Rousset [22] et M. Bauhin, [7][23][24] et qui s’appelle ordinairement Lithopædium Senonense[8][25][26] C’est un bel exemple pour les maladies de la matière de Fernel. [9][27] Si cette dureté était capable de remèdes, je croirais qu’il serait besoin de purgations [28] fréquentes et de la salivation procurée par le mercure, [29] et des eaux d’Alise [30] et de Flavigny, [31] appelées vulgairement de Sainte-Reine. [10][32] Je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce 27e d’août 1648.


1.

Littré DLF cite cette phrase de Guy Patin pour illustrer l’expression : « On dit proverbialement que Janvier a trois bonnets pour dire qu’il fait fort froid en ce temps-là et qu’il se faut bien couvrir la tête » (Furetière) ; « Janvier a deux bonnets, “ un vieillard emmitouflé ou qui a un bonnet de nuit sous son chapeau ” » (Houdin).

La thèse qui ranimait tant la rancœur des apothicaires était celle que Charles Guillemeau avait écrite sur la Méthode d’Hippocrate, augmentée de onze observations en français écrites avec Guy Patin (Paris, 1648, v. note [2], lettre 158).

2.

Gentilly était alors un village de la vallée de la Bièvre. C’est aujourd’hui une commune limitrophe de Paris, au sud, dans le département du Val-de-Marne.

3.

« Sobre, il fuit le vin et n’aime que l’eau pure » (Ovide, Métamorphoses, livre xv, vers 323).

4.

La poudre est ici « ce qu’on met ordinairement sur l’écriture pour la sécher et pour empêcher qu’elle ne s’efface » (Académie). Guy Patin, sans l’imiter tout à fait, approuvait l’abstinence de ses deux amis.

5.

« Guéri du loup-garou [v. note [15], lettre 151] : guéri des crédulités superstitieuses » (Littré DLF, qui cite ce passage de Guy Patin en exemple).

« Les libertins ne font scrupule de rien » (Furetière).

6.

Le sanctuaire est « le lieu le plus saint et le plus retiré du Temple de Jérusalem, où on conservait l’Arche de l’Alliance, et où il n’était permis d’entrer qu’au Grand Prêtre. Quelques-uns croient que tout le Temple était appelé Sanctuaire et que l’Arche était dans le secret Oratoire » (Furetière). « En parlant du Conseil secret des rois et des souverains, on dit figurément qu’il ne faut pas vouloir pénétrer dans le sanctuaire pour dire qu’il ne faut pas vouloir pénétrer dans les secrets des princes » (Académie).

Furetière mentionne un autre sens dérivé : « On dit examiner quelque chose au poids du sanctuaire, pour dire à un poids juste et exact, parce que chez les juifs c’étaient les prêtres qui gardaient des poids de pierre qui servaient d’un original et d’un étalon pour régler et étalonner tous les autres, mais qui n’était point différent du poids royal ou profane. » Faute de disposer de la lettre originale, on peut concevoir que « jusque fort près du sanctuaire » soit une transcription fautive de « juger au poids du sanctuaire ».

Quoi qu’il en soit, ce passage, lourd de conséquences pour les avis philosophiques et religieux qu’on a portés sur Guy Patin, a été repris dans le recueil consacré à son Esprit : v. note [42] du Faux Patiniana II‑1. Jacques Prévot et Laure Jestaz ont eu la sagesse (à mon avis) de ne pas insérer cette lettre (non autographe, mais figurant la dans la toute première édition des Lettres) parmi celles de Patin qu’ils ont publiées dans le tome ii des Libertins du xviie siècle (Paris, La Pléiade, 2004).

En effet, tout ce propos, souvent cité, évoque irrésistiblement le « libertinage érudit » (v. note [9], lettre 60) de l’académie putéane (v. note [5], lettre 181), que fréquentaient Gabriel Naudé, Gassendi et Patin. Comme bien d’autres, Charles Labitte (Écrivains précurseurs du Siècle de Louis xiv. i. Gabriel Naudé, Revue des deux mondes, tome 7, 4e série, Paris, 1836, pages 457‑458) a brodé sur les « débauches » de Gentilly, mais sans craindre de leur donner une dizaine d’années d’avance sur la date réelle de leur tenue :

« Les soirées de Gentilly devaient être fort amusantes, lorsque la conversation était ainsi tenue par des esprits aussi indépendants, par des types aussi bien caractérisés. La gaieté, la folle joie même n’étaient pas interdites chez les admirateurs de Rabelais ; et après une lecture du catalogue de la prochaine foire de Francfort, entre une échappée contre Richelieu {a} et quelques bruits de la ville sur les commencements de Marion Delorme, toute jeune encore, {b} s’il venait à être question du grand Vossius et de sa nombreuse famille, on ne manquait pas à se demander avec Grotius : Scriberetne accuratius an gigneret facilius ? {c} À quoi Guy Patin se hâtait de répondre qu’il s’acquittait aussi bien de l’un que de l’autre. L’érudition littéraire, philosophique et médicale faisait donc à peu près tout le fonds des interminables causeries. On se tenait à l’écart de la foule qu’on dédaignait et pour qui on n’écrivait guère. » {d}


  1. Mort en décembre 1642.

  2. Née en 1611.

  3. Emprunt à la Vita Gerardi Ioannis Vossii [Vie de Gerardus Johannes Vossius (v. note [3], lettre 53)] qui est en tête de ses Epistolæ [Lettres] éditées par Petrus Colomesius (Augsbourg, 1691, v. note [9], lettre latine 78), mais avec facilius [plus de facilité] pour felicius [plus de bonheur] :

    Ita liberis non minus, quam libris ornavit seculum, Francisco nimirum, Gerardo, Matthæo, Dionysio, et Isaaco ; ut dubium effecerit, scriberetne accuratius, an gigneret felicius, quemadmodum alicubi loquitur illustris Grotius.

    [Il a si bien enrichi notre siècle, tant de livres que d’enfants, à savoir Franciscus, Gerardus, Matthæus, Dionysius et Isaacus qu’on ne sait plus décider, comme l’illustre Grotius l’a dit quelque part, s’il a montré plus de talent à écrire ou plus de bonheur à faire des enfants].

    V. notes [2], lettre 53, pour Hugo Grotius, et [13], [14] et [15], lettre non datée (début 1651) de Samuel Sorbière, pour trois des fils Vossius.

  4. V. note [4], lettre latine 19, pour le témoignage plus direct et nettement moins endiablé de Guillaume Colletet sur la propriété de Gentilly.

7.

François Rousset (vers 1535-vers 1598), surnommé l’inventeur de l’opération césarienne, était un docteur en médecine de Montpellier. Médecin du duc de Savoie, il a publié le très remarquable :

Traité nouveau de l’hystérotomotokie, ou enfantement césarien, qui est extraction de l’enfant par incision latérale du ventre et matrice de la femme grosse ne pouvant autrement accoucher, et ce sans préjudicier à la vie de l’un ni de l’autre, ni empêcher la fécondité nouvelle par après. {a}


  1. Paris, Denis Du Val, 1581, in‑8o.

On y lit (pages 110‑111) une lettre de « M. Aliboux [sic] de Sens (la bonne et ample renommée duquel m’ôte des mains l’occasion d’en dire plus) » :

« Une femme grosse, et pour être jà âgée ou autrement n’ayant pu accoucher sinon par morceaux, avait l’un et l’autre côté du petit ventre fort enflé à cause des violences des serrements, avec tous signes d’apostème, {a} lesquels se communiquaient aussi aux voies de la Nature. De ce lieu du ventre amplement ouvert par cautère sortit grande quantité de boue, et encore autant de pareille substance et couleur par les parties basses. Elle ne voulut souffrir que je la fisse sonder avec le spécule {b} pour juger à l’œil le fond de la sinuosité, {c} mais sans cela il apparaissait assez que l’apostème et l’ouverture d’icelle pénétraient jusque dans la matrice, par les communs accidents estimés selon l’ordre des temps et par les excréments semblables ; étant la guérison de l’une et l’autre partie par même moyen venue à pareille fin et en même temps. Puisqu’ainsi est (comme j’ai vu) ce n’est merveille de ce que vous traitez en votre gastrotomie ; {d} étant plus malaisé qu’un tel ulcère guérisse qu’une simple plaie en pareil lieu. »


  1. Abcès.

  2. Spéculum.

  3. Du vagin.

  4. Incision du ventre telle que pour extraire un fœtus.

Jean d’Ailleboust ou Aillebout (Joannes Albosius), natif des environs d’Autun (1532-1594), fut premier médecin de Henri iv. Il a laissé une Observatio lithopædii, sive embryonis in utero materno petrefacti… [Observation d’un lithopædion, ou fœtus pétrifié dans l’utérus maternel…] (Sens, 1582, in‑8o) qui a été traduite en français (v. note [45], lettre 348). V. note [7], lettre Observation 20, pour les circonstances (prétendues) de sa mort. Élie Béda (v. note [27], lettre 155) était son petit-fils.

Il existe aussi une édition latine du Traité nouveau… de Rousset, intitulée Υστεροτομοτοκιας, id est Cæsarei partus assertio histeriologica… [Hystérotomotokie, ou revendication hystérologique de l’enfantement césarien…] (Paris, Denis Du Val, 1590, in‑8o). On trouve à la fin (pages 509-596) un traité intitulé Scleropalæcyematis sive lithopædii Senonensis, id est Fœtus lapidei vigeoctennalis causæ. Cur nasci non potuerit. Cur per viginti octo annos in utero retentus non putruerit. Cur in lapidem obduruerit [Causes du lithopædion de Sens (v. note suivante), c’est-à-dire d’un fœtus pétrifié depuis 28 ans : pourquoi il n’aura pas pu naître ; pourquoi, retenu dans l’utérus, il ne se sera pas putréfié pendant 28 ans ; pourquoi il se sera durci en pierre], dont le corps est une longue discussion en vers latin (pages 527-596) entre deux personnages dénommés Pirologistes et Paleomanes.

Caspar Bauhin (Bâle 1560-ibid. 1624), médecin de Bâle, père de Johann Caspar i, a traduit le livre de Rousset :

Fœtus vivi ex matre viva sine alterutrius vitæ periculo Cæsura a Francisco Rousseto Medico Gallice conscripta, a Caspare Bauhino Professore Medico Basil. ord. latio reddita : Variis Historiis aucta et confirmata. Adiecta est Iohannis Albosii Protomedici Regii Fœtus per annos xxiix in utero contenti et lapidefacti Historia elegantissima.

[Extraction du fœtus vivant par incision de la mère vivante, sans mise en jeu de la vie de l’un et de l’autre, écrite en français par François Rousset et traduite par Caspar Bauhin, professeur ordinaire de médecine à Bâle, qui l’a augmentée et confirmée par diverses observations. Il y a ajouté la très belle observation de Jean Aillebout, premier médecin du roi, sur un fœtus pétrifié qui a séjourné dans l’utérus pendant 29 ans]. {a}


  1. Bâle, Conrad Waldkirch, 1591, in‑8o.

C’est dans ce livre que Bauhin a donné la première description imprimée de la valvule intestinale qui porte toujours son nom aujourd’hui (v. l’annexe de la Consultation 16, intitulée Jean ii Riolan contre Caspar Bauhin sur la découverte de la valvule iléo-cæcale).

Avant l’invention de cette opération par Rousset, la césarienne se limitait à ouvrir le corps d’une femme enceinte qui venait de mourir pour extraire l’enfant qu’elle portait ; il arrivait au nouveau-né de survivre (v. note [7], lettre latine 452).

8.

« Lithopædion de Sens. »

Lithopædion : « [de λιθος, pierre, et παιδιον, enfant] fœtus mort dans l’utérus ou hors de l’utérus, et incrusté de calcaire » (Robin). Guy Patin se dérobait ici à bon compte en obliquant d’une femme « devenue dure comme du bois » au cas beaucoup plus classique du fœtus pétrifié.

Le médecin allemand Ernst Münchmeyer a décrit en 1869 la fibrodysplasia ossificans progressiva [fibrodysplasie ossifiante progressive ou myosite ossifiante progressive]. C’est une maladie héréditaire du tissu conjonctif caractérisée par l’ossification progressive survenant au voisinage des muscles squelettiques. Un gonflement et des douleurs, principalement dans les régions paravertébrales, les épaules et les bras, sont les premiers symptômes qui surviennent habituellement vers l’âge de cinq ans. Une hypoplasie des gros orteils et parfois des pouces est constatée à la naissance. Probablement en référence à ce court passage d’une lettre intime qui n’avait rien d’une publication officielle (mais que beaucoup ont lue à cause de son contenu libertin), elle a été surnommée « syndrome ou maladie de Guy Patin » (Stanley Jablonsky, Dictionary of syndromes and eponymic diseases, 2e édition, 1991).

C’était rendre un bien excessif hommage au nom de Patin : l’observation venait d’André Falconet ; Patin s’était défaussé en passant au lithopædion qui est une tout autre question médicale ; et sur le peu qui en est dit, absolument rien ne peut certifier que la femme en question ait été atteinte d’une maladie de Münchmeyer ; il aurait aussi bien pu s’agir d’une sclérodermie. Ceux qui ont voulu y attacher le nom de notre épistolier étaient de peu clairvoyants pédants, et il vaut mieux l’oublier. Patin lui-même en eût sans doute rougi de honte et de courroux.

9.

Les « maladies de la matière » étaient le nom que Jean Fernel a donné (v. note [18], lettre latine 78) à la putréfaction des poumons ou phtisie (v. note [6], lettre 463), ou plus généralement au desséchement et à la rétraction des tissus vivants (atrophie).

10.

Aujourd’hui Alise-Sainte-Reine et Flavigny-sur-Ozerain (Côte-d’Or), v. note [12], lettre 301.

a.

Du Four (édition princeps, 1683), no ix (pages 37‑39) ; Bulderen, no xii (tome i, pages 34‑36) à Charles Spon (par erreur) ; Reveillé-Parise, no ccclxii (tome ii, pages 507‑509) ; Triaire no clxii (pages 616‑617).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 27 août 1648.
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(Consulté le 25.03.2023)

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