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À Charles Spon, le 1er décembre 1654

Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière qui fut du vendredi 6e de novembre, que j’espère qui vous aura été rendue par M. Moreau, [2][3] mon hôte, de présent à Lyon, [1] je vous dirai que l’on fait ici courir un livre sous le nom de M. Courtaud [4] de Montpellier [5] pour servir de réponse à M. Guillemeau : [6] en voici le titre, Lenonis Guillemei Scholæ Parisiensis Empirico-Methodicæ Doctoris, et poste et fuste sublimis, Apotheosis, etc. Parisiis, 1654, in‑4o de 74 pages. [2] Je crois qu’ils en auront tiré grand nombre d’exemplaires pour en envoyer partout ; sinon, nous chercherons de deçà le moyen de vous en envoyer un avec le livre de M. Perreau. [3][7]

Nous avons ici un nouveau doyen à la place de M. Courtois, [8] savoir M. de Bourges [9] le père, qui est un bonhomme d’environ 60 ans, lent et tardif. Je le comparerais volontiers à Perrin Dandin [10] de Rabelais. [4][11] Je ne sais pas ce qu’il fera, il est gendre et esclave d’apothicaire, il a signé l’antimoine, [5][12] il est grandement polypharmaque[13] combien qu’il soit peu employé. Magistratus virum ostendet : [6][14] il est homme naturellement timide et fort retenu ; s’il est entreprenant, il se donnera bien de la peine à laquelle il n’est pas accoutumé, et on lui en donnera bien aussi.

On dit ici que Cromwell [15] est chu, qu’il s’est blessé à l’épaule et qu’il en est au lit ; qu’il a requis le Parlement d’Angleterre [16] d’élire son fils en sa place pour être protecteur des trois royaumes en cas de mort ; [17] que le Parlement lui a répondu qu’il fallait pour cela convoquer les états généraux des trois royaumes. Tout habile homme qu’il est, il ne peut pas deviner en quel état sera l’Angleterre ni sa famille le lendemain de sa mort ; aussi n’en aura-t-il plus que faire. S’il réussit en continuant, il passera dans la réputation de la postérité ; autrement, il sera blâmé. Sola enim infelicitas facit tyrannos[7]

Les Anglais se sont rendus maîtres de quelques forts que nous tenions dans le Canada. [18] Ils en ont chassé les Français et envoyé bien loin les jésuites [19] qui s’y sont trouvés. Dorénavant cette graine se trouve partout, s’ils en eussent jeté au fond de la mer deux ou trois mille, c’eût été un beau déblai ; et si trois jours après ils fussent revenus sur l’eau pleins de vie, ô que c’eût été là un grand miracle, je l’aurais cru, si je l’avais vu ! [8]

Aujourd’hui, 16e de novembre, nous avons enterré dans les Billettes [20] un de nos pauvres compagnons, âgé de 45 ans, nommé M. Le Tourneurs, [21] qui est mort d’une fièvre maligne. [9][22] C’est grand dommage, il était savant ; il est vrai qu’il avait signé l’antimoine, mais il en avait grand regret et avouait bien qu’il avait été trompé par Guénault, [23] en ce point et en d’autres. Bref, præter quandam mentis lenitatem qua tenebatur[10] il était brave garçon et méritait une meilleure fortune, qu’il eût faite s’il eût vécu car il était savant et avait du fonds ; mais comme il n’y a plus de remède, il se faut résoudre et dire avec Pline [24] Nemo mortalium felix[11] Pour la mort, elle est infaillible à tout le monde.

M. Moreau [25] le fils a fait aujourd’hui sa harangue d’entrée et de prise de possession pour la chaire de Monsieur son père, [26] dont il a la survivance comme j’ai celle de M. Riolan ; [27] il a harangué longtemps et fort bien.

On dit ici qu’il y a du bruit contre Cromwell à Londres, que plusieurs colonels ont refusé de lui obéir, ne voulant relever que du Parlement et non pas de lui, qu’il les a fait arrêter prisonniers, etc. [12]

J’ai à vous dire que le signor Eusèbe Ren. < Renaudot > [28] se porte mieux, qu’il commence à sortir, mais fort décoloré. C’est à lui à se garder car je pense que Dieu ne se mêle pas de la garde de telles gens. Il s’est plaint à ses amis, durant sa grande maladie, qu’il reconnaît bien la cause de son malheur, qui est d’avoir usé de remèdes trop violents en trois maladies dont il a été affligé depuis trois ans. Quoi qu’il en soit, il y a grande apparence que la mort n’a pas faim puisqu’elle n’a pas avalé ce grand fourbe, cet imposteur public qui a voulu autoriser l’antimoine par son galimatias de gazette, qui est néanmoins une drogue tellement décriée aujourd’hui dans Paris que l’on n’en parle qu’en la détestant et la réfutant. Ceux-mêmes qui en ont tant fait de bruit n’en disent plus mot.

Ce 26e de novembre, le fils de M. de La Chambre, [29] médecin ordinaire du roi, a répondu publiquement en nos Écoles, où M. le chancelier [30] a voulu assister. Il y a été trois heures et demie entières à entendre disputer des docteurs et a pris plaisir à six dires [31] que les six premiers bacheliers [32] répondirent en leur rang. Mon deuxième fils, qui est Carolus, [33] comme vous, répondit le troisième et Dieu merci, fort bien. Ils sont dix en tout. Le mien répondra devant Noël et la première semaine du carême, il répondra de cardinale, [34] Dieu aidant[13]

Ce 28e de novembre. Trois choses me sont arrivées aujourd’hui, qu’il faut que je vous dise. La première, de laquelle je suis bien fâché, est que M. Gassendi [35] est fort malade d’une inflammation du poumon [36] et en grand danger de mourir dans la huitaine. Il m’a envoyé quérir ce matin, il y a dix jours qu’il traîne. Il craint la saignée, [37] qui est néanmoins le remède dont il a le plus de besoin car son poumon baigne dans le sang. [14] La deuxième, c’est que ce matin est mort d’une fièvre continue [38] un avocat du Parlement nommé Guérin, [39] gendre et domestique de notre collègue Guénault, chef de la cabale antimoniale. Mali corvi malum ovum[40] c’était l’avocat de Chartier qui a tramé, pour plaire à son beau-père, toute la chicane qu’on m’a faite en mon procès. [15][41] Il n’avait que 34 ans, il laisse huit petits enfants. Son beau-père lui a donné de l’antimoine [42] dont il est mort inopinément et sans avoir reçu aucun de ses sacrements, après avoir néanmoins été saigné onze fois. Voilà le bras droit de Guénault à bas, peut-être qu’il ne fera plus tant le méchant ; joint que voilà encore un événement qui scandalisera bien fort l’antimoine. La troisième chose, c’est que je vous prie de dire à M. Barbier [43] que je me recommande à ses bonnes grâces et que ce matin (avant que susse que M. Gassendi fût malade) un libraire de Paris, qui est un des plus riches de sa troupe, m’est venu prier de lui faire avoir la copie de M. Gassendi pour sa Philosophie ; qu’il a appris que j’ai tout pouvoir sur ledit sieur Gassendi, que lui-même lui avait dit qu’il ne ferait rien sans mon conseil et qu’il s’en rapporterait tout à fait à moi. Je lui ai dit, pour me défaire de lui, que la copie de M. Gassendi n’était point prête, qu’il y avait encore pour deux ans de travail, que ce serait un étrange labeur ; que je croyais que cela irait bien jusqu’à sept ou huit volumes in‑fo. Il m’a répondu que tous ces empêchements ne l’arrêtaient point, qu’il était prêt d’en accorder avec ledit sieur auteur et avec moi, et de s’obliger par devant notaire quand l’on voudrait. Je lui ai promis d’en parler à l’auteur, mais outre la grande maladie dont il est détenu, ce n’est pas une affaire faite ni à faire car auparavant que d’en conclure, il y a bien des propositions à accorder avec lui, qui sont : 1. que l’on n’en mette en vente aucun tome que le tout ne soit achevé ; 2. que l’œuvre entier sera très correct, aussi bien que la copie que donnera l’auteur ; 3. lequel néanmoins ne veut être incommodé ni fatigué de lire aucune épreuve, n’en ayant ni la force, ni le temps ; 4. il faut convenir du nombre d’exemplaires que ledit auteur requiert pour en donner à ses amis, desquels le nombre est fort grand ; 5. ce même libraire offre de faire un grand présent à M. Gassendi pour sa copie. Et de tout cela ni d’autres articles qui surviendront, il n’y en a rien de délibéré ni de conclu. Je crois bien que ce libraire ne l’aura jamais pour les causes que je sais et quas ex industria taceo ; [16] mais M. Barbier verra par là que ce n’est point une petite affaire, ni prête d’être conclue. Je vous prie seulement de lui dire tout cet article afin qu’il y pense lui-même et qu’il voie que ce n’est point une copie prête d’être délivrée à M. Huguetan, [44] comme il a écrit à M. Gassendi que ledit M. Huguetan s’en vantait. C’est ledit M. Gassendi qui m’en a fait voir la lettre de M. Barbier, mais je ne sais en vertu de quoi M. Huguetan s’en serait vanté, vu qu’il est moins en cause que pas un et que je n’en ai ouï parler en aucune façon de deçà. Et tout cet article servira aussi de réponse à la dernière lettre que m’a écrite ledit sieur Barbier, laquelle m’a été rendue par deux compagnons imprimeurs [45] auxquels j’ai promis de faire voir M. Gassendi ; ce qui ne se peut dorénavant faire qu’après qu’il sera guéri, mais Hoc opus, hic labor est[17][46]

Ce dimanche 29e de novembre, à neuf heures du matin. Je viens de chez M. Gassendi où j’ai trouvé M. Du Prat, [47] et un honnête homme du Languedoc nommé M. Martel, [18][48] lequel, en ma présence, voulait induire M. Gassendi à promettre sa copie de la Philosophie d’Épicure à M. Barbier, sur l’assurance que ce sera vous qui prendrez la peine de voir les épreuves de tout l’ouvrage et que, comme vous êtes un fort habile homme, le tout sera bien correct. Præfracte negavi istud posse fieri[19] j’ai dit tout net qu’un médecin employé comme vous êtes n’y peut en aucune façon vaquer ; que quand il n’y aurait qu’une presse, il y aura tous les jours trois épreuves hora stata[20] qui est un temps déterminé à quoi un médecin ne peut ni ne doit être obligé ; que sept volumes in‑fo seraient plus de cinq ans à rouler sur la presse si on ne se dépêchait ; que le seul moyen de se dépêcher était de mettre ce grand ouvrage sur deux presses, lesquelles feraient tous les jours six épreuves à heures déterminées, auxquelles ne pourrait être réduite ni obligée aucune personne publique, et principalement un médecin qui est à toute heure obligé d’être chez ses malades, tantôt aux champs, tantôt à la ville. (Je vous supplie au nom de Dieu, ne souffrez point que l’on vous mette ce fardeau sur les épaules, il est intolérable). M. Du Prat ayant entendu mes raisons, se rangea tout à l’heure de mon côté. Je pense que ces gens-là qui en parlent ainsi à M. Gassendi tâchent de l’obliger à donner sa parole et à s’engager à M. Barbier qui les en a priés ; mais je vous avertis (et vous prie de lui faire connaître) que je ne suis pas contre lui, bien seulement [21] qu’il faut en accorder avec ledit sieur Gassendi sur plusieurs articles très raisonnables ; mais tout cela ne se peut conclure qu’après la guérison du dit sieur Gassendi qui in summo vitæ discrimine versatur[22]

Si vous avez quelque temps de reste de vos visites (mais je pense que vous en avez très peu), employez-le à vos amis en leur écrivant quelques lettres, comme vous faites quelquefois, et ne souffrez point qu’on vous impose un tel travail qui est non pareil et intolérable. Ne patiaris quæso tales clitellas tibi imponi : a te abeant illi homines, quos Iosephus Scaliger scite nuncupavit asperum et intractabile hominum genus ! [23][49] Ils vous feront perdre patience, et personne ne vous saura gré de cette peine griève et insupportable. Si vous avez quelque petit temps de reste, employez-le à votre étude, en repos, et même à avoir soin de votre santé ; et hoc puta vatem dixisse[24][50] et gardez-vous bien de faire autrement. Si M. Barbier veut venir à bout de cette affaire, il faut qu’il fasse provision d’un homme savant, secrétaire et qui n’ait que cela à faire.

Ce même jour, à sept heures et trois quarts du soir. Je viens d’arriver chez M. Gassendi où je l’ai fait saigner pour la quatrième fois. Il est dans le troisième jour de sa maladie, c’est là son grand remède : per solam venæ sectionem, eamque unicam, potest ipse pulmo depleri, et liberari tanto infarctu, et tam multi sanguinis affluxu[25] Je souhaite fort qu’il guérisse et puis après, il ajustera et apprêtera sa copie ; et alors, on dressera et montrera-t-on des articles à celui des libraires qui voudra entreprendre ce labeur. Mais au nom de Dieu, je vous supplie, ne vous y engagez point.

Ce lundi 30e de novembre, à neuf heures du matin. Je viens de voir M. Gassendi qui a eu toute la nuit un grand étouffement. C’eût bien été pis s’il n’eût hier au soir été saigné. M. Moreau s’y est rencontré, nous avons été d’avis qu’on lui tirât encore, aujourd’hui à 11 heures du matin, sept onces de sang du bras droit, et un lavement [51] rafraîchissant à quatre heures, quo tempore ad eum recurram[26]

Permettez-moi que je vous demande une grâce : ne savez-vous point en quel an, 1629 ou 30, feu M. Cousinot [52] a dicté dans le Collège royal un traité de médecine intitulé De Sanguinis ex quacumque corporis parte profluentis curatione[27] qui est fort petit, de 20 chapitres seulement ? Je l’ai céans et m’en passerais bien, je n’en ai que faire ; mais pour cause particulière, je désirerais seulement savoir en quel an ce fut. Si vous en savez quelque chose, j’espère que vous me ferez la grâce de m’en instruire.

Ce même jour, à neuf heures du soir. M. Gassendi se porte un petit < peu > mieux, Dieu merci. Je ne l’ai point fait saigner à ce soir, il se sent tant soit peu dégagé. Il a été confessé par son propre curé de Saint-Nicolas-des-Champs [53] et sera demain matin communié, more nostro : [28] la philosophie d’Épicure [54] n’empêche rien, il y a trop longtemps qu’il est mort ; c’est assez qu’on parle encore de lui parmi d’honnêtes gens.

Ce mardi, 1erjour de décembre, à cinq heures du soir. J’ai vu ce matin M. Gassendi avec M. Moreau. Il a eu la nuit un peu meilleure et avons été d’avis qu’on lui tirât encore six onces de sang du bras droit, tum propter febrem quæ non satis extinguitur, tum ratione doloris ad humerum lancinantis[29] Néanmoins, s’il continue d’amender, je crois qu’après cette sixième saignée, nous le lairrons un peu reposer usque ad octavum[30] avec des lavements seulement ; et après, nous le purgerons [55] avec casse [56] et séné. [57] Il est, Dieu merci, bien mieux qu’il n’était il y a trois jours. M. Pecquet [58] s’y est rencontré comme j’en sortais, lequel m’a dit qu’il tient pour certain qu’il sortira de Paris avec M. l’évêque d’Agde, [31][59] son maître, pendant cinq ou six jours ; ils passeront par Lyon où il espère d’avoir le bien de vous y saluer.

Je n’ai point vu à ce soir M. Gassendi, la nuit m’ayant surpris entre trois et quatre < heures de l’après-midi > tandis que j’en étais fort éloigné et qu’il tombait tant de neige qu’il n’y avait nulle apparence ni moyen de marcher. Je le verrai demain matin, Dieu aidant, des premiers ; j’espère que je le trouverai mieux, et ainsi le souhaité-je très ardemment. Mais en attendant, je me recommande à vos bonnes grâces et à votre bonne, très digne et très chère femme, [60] à la charge qu’elle me fera la faveur de me continuer son amitié, laquelle je prise autant que les perles du roi des Indes Orientales, [61] et même de celui de la Chine. [32][62] Je salue de toute mon affection nos bons amis MM. Gras, Garnier, Falconet, Huguetan et Ravaud, et serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce mardi 1er de décembre 1654.

Le livre de M. Perreau[3] est achevé, ou peu s’en faut, il n’y a que quelque demi-feuille à refaire et une table à achever. On ne trouve point ici d’ouvriers pour or ni argent, les imprimeurs [63] et libraires en sont au désespoir car la besogne les cherche et les étouffe presque, sans qu’ils puissent y rien avancer ; je sais plusieurs livres qu’on ne saurait commencer à cause de cette difficulté.


1.

Guy Patin et sa famille n’occupaient pas l’ensemble de la grande maison qu’ils habitaient place du Chevalier du Guet : ils en louaient quelques pièces à ce M. Moreau, marchand de Paris, sans doute les étages les plus élevés (voire un des deux bâtiments) et une partie de la cour.

2.

Lenonis Guillemei Scholæ Parisiensis empirico-methodicæ doctoris et poste et fuste sublimis Αποθεοσις.

[Apothéose du maquereau Guillemeau, {a} docteur l’École empirico-méthodique de Paris, célèbre et par son poteau et par son gourdin]. {b}


  1. Charles Guillemeau, v. note [5], lettre 3.

  2. Paris, sans nom, 1654, in‑4o de 74 pages.

    Guy Patin attribuait ici à Siméon Courtaud ce libelle, signé T.S.M.S.D.M.M. (sigle où je n’ai déchiffré que D.M.M., « docteur en médecine de Montpellier »). Il répondait au Cani miuro… de Guillemeau, paru en juin 1654 (v. note [14], lettre 358).


C’est un long chapelet de louanges à Montpellier et d’attaques virulents contre les docteurs parisiens, tout particulièrement Guillemeau, mais aussi Guy Patin, Jean ii Riolan et quelques autres. Il est rédigé en latin persillé de grec et de très peu de français, avec en particulier, page 32, ce sonnet sans titre :

« Patin, le condamné, abhorre l’antimoine,
Merlet le va fuyant comme un mauvais esprit ;
Piètre l’a en horreur comme un Diable maudit,
Germain le dit partout plus enragé qu’un moine.

Mais pourquoi blâment-ils un remède si grand
Qui guérit tant de maux, qui tient si bien son rang
Chez les désespérés, en dépit de l’envie ?

Toute la Faculté, race d’un vieil chanoine,
Frappe ce minéral par son ignare écrit,
Et voudrait volontiers, pour braver son esprit
Plus sublime que l’air, perdre son patrimoine.

En chercher la raison, on la connaît assez,
C’est qu’ils aiment bien mieux chez eux les trépassés
Que l’affront des vivants qui leur noircit la vie. »

À la fin, le livre reprend la chanson contre Charles Guillemeau : « Faculté, dresse des autels… » (v. note [35], lettre 399).

3.

Annoncé depuis un bon moment, c’était :

Le Rabat-joie de l’Antimoine triomphant, {a} ou examen de l’Antimoine justifié de M. Eusèbe Renaudot, etc. Par Maître Jacques Perreau, docteur régent de la Faculté de médecine de Paris, professeur en pharmacie et l’un des anciens doyens d’icelle. {b}

Perversitas est tanta quorumdam, ut velint,
Frugibus repertis, glande vescier tamen :
Sed maior est perversitas, salubribus
Tot bene repertu, malle virus Stibii. {c}


  1. Titre que deux ouvrages polémiques publiés par Jean-Pierre Camus (1632 et 1634, v. notule {d}, note [14], lettre 286) ont sans doute inspiré.

  2. Paris, Simon Moinet, 1654, in‑4o en deux parties de 288 et 84 pages. Le permis d’imprimer est daté du 23 novembre 1654.

  3. Sous-titre de couverture, renvoyant à la citation de Cicéron qui figurait déjà en tête du Rabat-joie de L’Antimoine triomphant d’Eusèbe Renaudot (Paris, 1654, v. note [21], lettre 312), et du Rabat-joie de l’Antimoine triomphant de Jacques Perreau (Paris, 1654, v. note [3], lettre 346) :

    « La bizarrerie de certains est si grande qu’ils veulent se nourrir de glands, quand on a le blé ; mais plus grande est la bizarrerie de préférer le poison d’antimoine à tout ce qu’on a inventé de remèdes bien utiles à la santé. »

L’épître dédicatoire en français, adressée « À la plus saine et meilleure partie de Messieurs les docteurs régents de la Faculté de médecine de Paris », est un condensé des sentiments virulents qui opposaient alors les deux partis, et illustre à merveille le style outré et fleuri qu’on employait pour échanger les arguments de la « guerre de l’antimoine ».

« Messieurs, Le ressentiment {a} des obligations que j’ai à notre École, qui m’a, comme enfant de ses enfants, nourri petit du lait le plus pur de sa véritable doctrine, élevé jeune à la dignité de docteur régent et favorisé de toutes ses charges honorables, a fait un tel mouvement dans mon âme et tellement agité mes esprits que, de muet que j’étais, ma langue se déliant tout à coup par un effort extraordinaire d’amour, je me suis trouvé, sans y penser, assez de voix pour m’écrier, comme le fils de Crésus dans l’appréhension de voir tuer son père, {b} contre deux de nos docteurs entre autres ; lesquels trahissant la cause de leur mère et se rangeant du parti de ses ennemis, lui tiennent le poignard sur la gorge pour la contraindre à se dédire de ce qu’autrefois employée, par autorité du Parlement, à rechercher plus curieusement, et décider en dernier ressort la nature et les vertus de l’antimoine, elle a prononcé solennellement contre lui, le condamnant de venin, après en avoir mûrement examiné les raisons, l’an 1566, par la bouche d’un digne doyen, Me Simon Piètre, surnommé le Grand pour son éminente doctrine et pour les illustres enfants qu’il a laissés, {c} de l’avis de tant de célèbres docteurs de ce siècle-là, fertile, s’il en fût jamais, en personnages versés en toutes sortes de sciences.

Le premier de ces faux frères est Me Jean Chartier qui, comme capitaine des enfants perdus, s’avançant à l’étourdi et franchissant le saut, sans considérer l’importance de l’affaire, commença l’attaque, il y a environ deux ans, par le plus indigne livre que jamais docteur de Paris ait mis en lumière, intitulé Le Plomb sacré des sages, fagoté sur les mémoires d’un certain souffleur écossais nommé Davidson, {d} à la persuasion de quelques esprits ennemis de l’Antiquité et amateurs de nouveauté qui le flattaient de quelques espérances imaginaires. Mais Omen in nomine, {e} ce fut sans aucun succès, cette feuille volante n’ayant été jugée bonne que pour les beurrières et pour les plus sales offices de l’infirmité humaine.

Le second suivant les mêmes brisées est Me Eusèbe Renaudot, aussi jeune que le premier, qui pour se mettre en crédit et s’acquérir les bonnes grâces des médecins de l’aveugle fortune, possible {f} aussi poussé d’un désir ardent de recueillir une moisson dorée, pareille à celle que remportent, à son dire, les donneurs de vin émétique, a compilé ce panégyrique de l’Antimoine justifié et triomphant, traînant après son char victorieux un nombre infini de souffleurs, empiriques et charlatans ; parmi lesquels, chose étrange et inouïe ! on voit trop de nos docteurs enchaînés comme esclaves, {g} chantant tous ensemble à son honneur avec grand applaudissement de fausses louanges, à l’envi les uns des autres. Livre d’autant plus dangereux et plus à craindre que l’auteur est plus cauteleux et plus artificieux ; couvrant du manteau de quelques louanges le mal-talent {h} qu’il a contre notre École, tant de son chef que comme héritier de son père, Théophraste Renaudot, auteur des Gazettes, qui a fait durant son vivant tout ce qu’il a pu pour la ruiner, ainsi que ce bon fils s’y prend encore fort bien ; déguisant sa calomnie de préfaces d’honneur et comme retirant à soi sa médisance, ni plus ni moins que l’archer sa flèche tant qu’il peut, pour la décocher et darder plus puissamment, et la faire pénétrer plus avant dans le cœur de ses lecteurs. L’École de Paris, dit-il, est la plus florissante et ses docteurs, les plus célèbres de tout l’Univers ; mais pour dire vrai, ils n’ont point connu jusqu’à présent la nature de l’antimoine. Qu’est-ce autre chose cela que tremper la lancette dedans l’huile pour la faire couler {i} plus doucement et trancher avec moins de ressentiment ? Cacher le stylet dans le coton musqué {j} et dire, avec l’apôtre perfide qui trahissait son maître par un baiser, Ave Rabbi ? {k} En un mot, lui vouloir faire perdre finement par ce blâme masqué la haute réputation, qu’elle s’est toujours conservée, de la plus docte et la plus savante Faculté qui fût jamais ? Misérables et dénaturés enfants, l’un et l’autre, qui par une obstination d’intérêt particulier, font gloire de se moquer de leur mère, comme autrefois le maudit Cham, de son père ! {l} Engeance de vipères qui essaie de se mettre au monde en rongeant les entrailles de celle qui les a conçus ! Esprits malins qui prétendent, à l’exemple de cette {m} infâme incendiaire du Temple de Diane d’Éphèse, {n} signaler leur mémoire en jetant le feu de dissension dans celui d’Apollon de notre France pour le réduire en cendres, et de ses ruines en rebâtir un nouveau dont l’antimoine, le scandale à présent de notre École, sera la pierre fondamentale et servira d’ornement à tout le reste de l’édifice, tel que Dieu promettait aux maisons de son peuple, les faisant paver de ce minéral et enjoliver, de même que les dames en embellissent leurs sourcils ; {o} et sur le frontispice duquel, au lieu du divin Hippocrate, Galien et autres princes de médecine, sera élevée la statue massive de cet homme de vin, cet ennemi forcené des bonnes sciences, Paracelse, avec ses successeurs forgerons, premiers inventeurs des préparations diverses de son antimoine. Antimoine ! leur dieu de médecine, pour lequel établir ils imitent l’artifice des anciens païens : car comme ceux-ci, pour se flatter en la créance qu’ils avaient que Jupiter était le père, le chef et le souverain maître des dieux, lui donnaient les titres de très bon, très grand, très puissant, victorieux, triomphant, libérateur, nourricier, hospitalier, tonnant, fulminant, foudroyant et autres éloges honorables, eux aussi à cet exemple, pour faire de ce métal un fantôme de divinité, le nomment le plomb sacré adoré par les philosophes (c’est ainsi qu’ils appellent les chimistes, par antonomase) ; le Jupiter non ammonien, mais antimonien, à qui Vulcain fend la tête avec une cognée, ou hache, toute de feu, pour en faire sortir Minerve, déesse des sciences, des arts et des inventions ; le protée {p} qui se métamorphose en cent diverses figures et formes ; le caméléon qui se change en toutes sortes de couleurs, sous lesquelles il paraît travesti et joue divers personnages qu’il représente sur le théâtre de médecine ; le Cyclope de grandeur démesurée, duquel quantité de petits satyres mesurent la grosseur du pouce, hiéroglyphique {q} de la grandissime force et vertu de ce remède-poison à comparaison de ceux de la pharmacie ordinaire ; le loup qui dévore tout excepté l’or, duquel au contraire ses clients {r} sont grandement affamés et fort friands ; le Bucéphale qui ne laisse monter sur soi que les marqués à l’A, {s} encore faut-il que le grand écuyer, Me Eusèbe Renaudot, leur montre comme l’on s’y doit prendre ; l’hermaphrodite qui sous le double sexe adultère tout ; {t} la Phryné qui découvrant sa belle gorge, charme ses juges pour se garantir de l’arrêt de sa condamnation ; {u} le Tétragone doué de quatre titres merveilleux pour la cure des maladies, étant vulnéraire, vomitif, déjectif et sudorifique ; {v} le Pentagone, ajoutant aux quatre avantages mentionnés la vertu de conforter le cœur et les autres parties nobles, de sorte qu’étant ainsi flanqué de ces cinq bastions et fortifié régulièrement, il est à l’épreuve de toutes sortes de batteries ; l’Heptastre, remède divin composé du mélange de ce minéral en certaines constellations avec les sept métaux dont il prend sa dénomination, et desquels aussi bien que des planètes, qu’ils assurent verser sur eux leurs influences, ils lui font tirer des vertus toutes extraordinaires pour produire des effets miraculeux, l’ange du Seigneur ayant versé, à ce qu’ils content, sur ce minéral diversité de vertus, aussi bien que dans le lavoir de Siloé, {w} d’autant plus digne d’admiration qu’elles partent d’une chose si simple en apparence qu’il ne semble pas qu’elles puissent toutes éclore d’un même sein. Bref, c’est à leur dire un Polychreste, une Panacée, une Magnésie, préférables à tout ce que la Nature a pu produire jusqu’à présent pour la cure des maladies. […]

C’est le motif et le sujet pour lequel je prends la hardiesse de vous dédier ce mien petit travail, comme aux vrais et légitimes héritiers du courage de nos ancêtres à maintenir la pure et vraie doctrine d’Hippocrate et de Galien, les deux grandes lumières de médecine, et à rejeter toutes ces nouveautés, autant dangereuses en notre art qu’elles le sont en la religion. J’espère que vous recevrez cette offre d’aussi bon œil que je vous la présente de bon cœur ; et que si je ne m’acquitte autant dignement de cette entreprise que l’affaire le mérite, vous ne blâmerez < point > le zèle pieux qui m’emporte à vouloir pour un si juste sujet plus même que mes forces ne peuvent porter, et à me commettre avec ce vaillant champion, Me Eusèbe Renaudot, qui ne présume pas moins en fait d’armes que ce grand cavalier fabuleux Renaud de Montauban, {x} dont il est le diminutif. Je me contenterai seulement de faire voir l’injustice de sa cause en attendant que de plus rudes lanciers viennent sur les rangs, qui feront voler les arçons à ce présomptueux prétendu triomphant, le désarmeront tout à fait, et feront connaître à tout le monde que sa victoire n’a pas été entière et que son triomphe n’est qu’en fumée, fondé seulement sur des preuves mensongères et sur une fausse persuasion qui a suborné {y} la plus grande part des certificateurs, leur faisant entendre que le vin émétique d’antimoine avait été reçu à bras ouverts par notre École et mis {z} en la place de l’ellébore d’Hippocrate, il y a environ 14 ans. Cette docte Compagnie a trop de connaissance des mauvaises qualités de ce poison antimonial pour avoir fait cette rétractation, et est trop consciencieuse pour y condescendre et se rendre complice des mauvais succès qui arrivent tous les jours, non seulement au sujet des empiriques, charlatans et ignorants, mais aussi d’une bonne partie des approbateurs ; lesquels, nonobstant les cautions expliquées dedans cet auteur par forme de discours, n’ont en effet d’autre indication dans la pratique, sinon que le malade est en danger, que les remèdes ordinaires ne le peuvent sauver et qu’il en faut venir au vin émétique ; quoiqu’ils ne sachent pas, à son dire même, quelle bête que c’est que l’antimoine et qu’ils ne se servent de lui que comme on fait des montres que chacun porte par contenance, sans savoir l’artifice des roues, des contrepoids et des autres machines qui font jouer les ressorts. J’aurais sur cela beaucoup de plaintes à vous faire ; mais je m’en abstiendrai pour le présent, de peur que cette épître, laquelle je m’aperçois être venue insensiblement dans un excès de longueur, où ma juste passion a comme entraîné le fil de mon discours, ne grossisse encore plus, et ne donne sujet légitime aux critiques de la censurer. Il ne m’importe pourtant de tout ce qu’ils pourront dire, pourvu qu’elle vous agrée et que vous soyez assurés que je suis, Messieurs, votre très humble et très obéissant serviteur et collègue,

Jacques Perreau. De Paris, ce 16e de novembre 1654. »


  1. La reconnaissance.

  2. V. note [23], lettre 279.

  3. Attribution à Simon i Piètre du surnom de Grand, qu’on réservait alors ordinairement à son fils aîné Simon ii.

  4. V. note [1], lettre 275.

  5. « Comme le titre l’annonçait ».

  6. Peut-être.

  7. Les 61 signeurs de l’antimoine en 1652, v. note [3], lettre 333.

  8. Mauvaise volonté.

  9. Glisser.

  10. Doux.

  11. Salutation de Judas (v. note [2] de l’Introduction au Borboniana manuscrit) à Jésus (Rabbi) avant de l’embrasser pour le désigner à la troupe venue l’arrêter (Matthieu, 26:49).

  12. Noé ivre et nu (v. notule {c}, note [34], sur la triade 63 du Borboniana manuscrit).

  13. Sic pour cet.

  14. Érostrate, v. note [13], lettre 754.

  15. « On l’emploie (l’antimoine) surtout pour les yeux ; et il a été nommé par la plupart platyophthalmon (qui élargit les yeux), parce que, faisant paraître les yeux plus grands, il est employé dans les préparations callibléphariques (embellissant les paupières) des femmes » (Pline, Histoire naturelle, livre xxxiii, chapitre xxxiv ; Littré Pli, volume 2, page 416).

  16. V. notes [12], lettre 300, pour Minerve isue de la tête de Jupiter, et [8], lettre de Jean de Nully, datée du 21 janvier 1656, pour Protée.

  17. Symbole mystérieux ; v. note [25] du Faux Patiniana II‑6, pour le caméléon.

  18. Vassaux.

  19. Lettre salutaire dans Cicéron.

  20. V. note [2] du Naudæana 3.

  21. V. notules {a} et {b}, note [21], lettre 312.

  22. Bassin de Jérusalem où le Christ accomplit la guérison de l’aveugle.

  23. V. note [7], lettre 54.

  24. L’un des quatre légendaires fils Aymon.

  25. Corrompu.

  26. Dans le Codex.

Suit une série de lettres louangeuses en latin (Laudationes encomiasticæ eruditorum virorum) adressées à Jacques Perreau par les principaux meneurs du clan antistibial : Jean Merlet, René Moreau, Antoine Carpentier, Guy Patin, etc.

4.

V. note [26], lettre 237, Jean i de Bourges, père de Jean ii, élu doyen de la Faculté de médecine de Paris le samedi 7 novembre 1654.

Perrin Dandin (ou Dendin) est un personnage de fantaisie inventé par Rabelais (Tiers-Livre, chapitre xli) :

« Il me souvient à ce propos (dit Bridoye, continuant) qu’au temps que j’étudiais à Poitiers en droit, sous Brocadium iuris, {a} était à Semerve {b} un nommé Perrin Dendin, {c} homme honorable, bon laboureur, bien chantant au lutrin, homme de crédit, et âgé autant que le plus de vous autres Messieurs ; lequel disait avoir vu le grand bonhomme Concile de Latran {d} avec son gros chapeau rouge, ensemble {e} la bonne dame Pragmatique Sanction, sa femme, avec son large tissu de satin pers et ses grosses patenôtres de gayet. {f} Cet homme de bien appointait {g} plus de procès qu’il n’en était vidé {h} en tout le Palais de Poitiers […]. Tous les débats, procès et différends étaient par son devis {i} vidés comme par juge souverain, quoique juge ne fût, mais homme de bien […]. Il n’était tué pourceau en tout le voisinage dont il n’eût de la hastille {j} et des boudins. Et était presque tous les jours de banquet, de festin, de noces, de commérage, de relevailles et en la taverne, pour faire quelque appointement, entendez. Car jamais n’appointait les parties qu’il ne les fît boire ensemble, par symbole de réconciliation, d’accord parfait et de nouvelle joie. »


  1. Nom d’un recueil de droit, dont Rabelais fait un personnage.

  2. Smarve, village proche de Poitiers.

  3. Le niais.

  4. Cinquième concile de ce nom, 1512-1517 (v. note [9], lettre 399).

  5. Avec.

  6. Chapelets de jais.

  7. Réglait.

  8. Jugé.

  9. Sa décision.

  10. Tranches de porc rôties.

5.

Jean i de Bourges était neuvième sur la liste des 61 signataires de l’antimoine en 1652 (v. note [3], lettre 333).

6.

« La charge nous révélera l’homme ». Magistratus virum indicat est un adage antique, attribué à Solon ; {a} Érasme l’a commenté (no 976) en donnant cette traduction latine d’un passage de la Vie de Cicéron par Plutarque : {b}

[…] id est, Quod autem videtur, ac dicitur, maxime mores hominis ostendere, atque explorare, nimirum potestas ac magistratus, omnem movens affectum, et omnem aperiens malitiam, id quidem non adfuit.

[(…) ce qui signifie : « Son apparence et ses propos font, dit-on, voir les mœurs d’un homme : et qu’il acquière le pouvoir et la magistrature, se montreront alors au grand jour tous les sentiments qui l’animent, et toute la malice dont il est capable ; et Démosthène {c} n’y a pas échappé. »]


  1. Législateur athénien du vie s. av. J.‑C.

  2. Curieusement, la citation grecque traduite par Érasme ne se trouve pas dans la Vie de Cicéron par Plutarque : je ne sais qu’en penser.

  3. V. note [4], lettre 244.

7.

« seul en effet le malheur fait les tyrans. »

L’unique source que j’ai trouvée à cette sentence est Nicolas Bourbon le Jeune : v. note [46] du Borboniana 1 manuscrit.

V. note [6], lettre 374, pour le nouveau Parlement britannique (First Protectorate Parliament [premier Parlement du protectorat]), installé le 13 septembre. Le 8 octobre, Cromwell avait failli perdre la vie dans un accident de carrosse à Hyde Park. Le 16, le Parlement avait débattu sur l’hérédité du protectorat, mais une majorité s’était prononcée en faveur de l’élection (Plant). V. note [8], lettre 528, pour Richard Cromwell, fils aîné d’Oliver.

8.

Cromwell avait décidé de lancer une expédition contre les établissements hollandais de Manhattan. Forte de quatre vaisseaux et de 500 hommes, et commandée par Robert Sedgwick, la flottille s’apprêtait à partir lorsque la nouvelle était arrivée du traité de Westminster qui scellait la paix entre les deux puissances (15 avril 1654, v. note [41], lettre 345). Gustave Lanctôt (Histoire du Canada, tome i, 1960, page 370) :

« Afin d’éviter la perte sèche d’un tel armement, les dirigeants de la Nouvelle Angleterre, sans aucun ordre de Londres, l’envoyèrent attaquer les postes français de l’Acadie, violant sans motif la paix qui régnait alors entre la France et l’Angleterre »

Dès le début des années 1610, capucins (récollets) et jésuites étaient venus évangéliser le Canada, plus communément appelé Acadie ou Nouvelle-France. La colonie fut française de 1620 à 1773, puis passa sous domination anglaise.

Saint-Jean (aujourd’hui Saint-John dans le New-Brunswick) s’était soumis le 27 juillet et Port-Royal (aujourd’hui Annapolis Royal en Nouvelle Écosse) le 16 août. En dépit des conventions signées, le couvent des capucins avait été sauvagement pillé, l’église de Port-Royal incendiée, le P. Léonard de Chartes tué par la soldatesque. Les Français furent évacués (Jestaz). Les sarcasmes de Guy Patin étaient infondés : les jésuites, maîtres religieux du Canada, n’eurent guère à souffrir de l’attaque britannique.

9.

Une billette était une enseigne en forme de barillet qu’on mettait aux lieux où on devait péage. À Paris, le couvent des Billettes avait été construit à la fin du xiiie s. à la place de la maison d’un juif qui avait fait plusieurs outrages à la sainte hostie. Le couvent avait dû son nom au fait que cette maison avait trois ou quatre billettes. Le cloître en existe toujours rue des Archives, près de son croisement avec la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie (ive arrondissement). Succédant aux frères de la Charité de Notre-Dame de Châlons-en-Champagne qui l’occupaient depuis le début du xiie s., des carmes de la Réforme de Rennes, dits mitigés, s’y étaient établis en 1631 (Trévoux).

Léon Le Tourneurs, natif de Rennes, avait été reçu docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en 1637 (Baron).

10.

« outre une certaine douceur d’esprit dont il disposait ». Léon Le Tourneurs avait été le 30e des 61 signeurs de l’antimoine en 1652 (v. note [3], lettre 333).

11.

« Nul mortel n’est heureux » ; Pline (Histoire naturelle, livre vii, chapitre xli ; Littré Pli, volume 1, page 300‑301) :

Gentium in toto orbe præstantissima una omnium virtute, haud dubie Romana exstitit. Felicitas cui præcipua fuerit homini, non est humani judicii : quum prosperitatem ipsam alius alio modo, et suopte ingenio quisque determinet. Si verum facere judicium volumus ac repudiata omni fortunæ ambitione decernere, mortalium nemo est felix. Abunde agitur atque indulgenter fortuna decidit cum eo, qui jure dici non infelix potest. Quippe ut alia non sint, certe ne lassescat fortuna, metus est : quo semel recepto solida felicitas non est.

« De toutes les nations de l’univers, la plus éminente par sa vertu a été la nation romaine ; cela n’est sujet à aucun doute. Mais quant à juger quel homme a joui du plus grand bonheur, nul ne le peut ; car les uns déterminent le bonheur d’une façon, les autres d’une autre, et chacun d’après ses propres sentiments. Si nous voulons porter un juste jugement, et < nous > prononcer en laissant de côté toutes les illusions de la fortune, nul mortel n’est heureux. La fortune a été favorable et bonne à celui dont on peut dire avec raison qu’il n’a pas été malheureux. En effet, pour ne pas parler du reste, toujours est-il que l’on craint les infidélités du sort : cette crainte une fois admise, il n’y a plus de félicité solide. »

12.

Le 28 octobre, trois colonels de l’armée républicaine, Okey, Alured et Saunders, avaient publié une pétition (Petition of the three Colonels) s’insurgeant contre la constitution en vigueur (Instrument of Government) sur le fait qu’elle donnait plus de pouvoir à Cromwell qu’on n’en avait jamais donné au roi lui-même, et réclamant la restauration d’un Parlement libre. Le manifeste des trois colonels fut saisi et ils furent traduits devant une cour martiale qui les cassa (Plant).

13.

François Cureau de La Chambre, fils aîné de Marin (v. note [23], lettre 226), médecin du Chancelier Séguier (v. note [23], lettre 226) et comme lui natif du Mans, avait d’abord reçu les trois grades de bachelier, licencié et docteur en médecine à Montpellier en la même année 1652. Il était venu exercer à Paris où, sans doute pour se garder de toute interdiction, il avait recommencé ses études : nommé bachelier le 28 mars 1654, il allait obtenir le premier lieu de la licence (v. note [8], lettre 3) en juin 1656, puis son doctorat en décembre suivant. François devint ensuite premier médecin de la reine (O. in Panckoucke et Dulieu).

Les dix bacheliers du carême 1654 avaient été, par ordre décroissant de mérite, François Cureau de La Chambre, François Boujonier, Philippe Chartier (demi-frère de Jean), Charles Patin (deuxième fils de Guy), Nicolas Morin, Philippe Douté, Nicolas Liénard, Abraham Thévart, Gilles Le Bel et Claude de Frades.

Depuis la Saint-Martin (11 novembre), ils disputaient l’un après l’autre leur première thèse quodlibétaire. Le jeudi 26 novembre, sous la présidence de François Guénault et en la très honorable présence du Chancelier Séguier, François Cureau de La Chambre disputait sur la question An cerebrum corde nobilius ? [Le cerveau est-il plus noble que le cœur ?] (Comment. F.M.P., tome xiv, fo 128). Les neuf autres bacheliers disputèrent suivant leur rang et le chancelier écouta les « dires » des six premiers. La conclusion de la thèse fut affirmative. Charles Patin, Carolus, qui portait le même prénom que Spon, allait disputer le jeudi 10 décembre suivant. La thèse cardinale viendrait au printemps 1655, conférant le titre de bachelier émérite ; puis ce serait la seconde quodlibétaire à l’automne-hiver 1655-1656, suivie, au printemps, par les épreuves de la licence.

14.

Pierre Gassendi était sans doute atteint d’une insuffisance cardiaque gauche avec œdème pulmonaire. La saignée en est restée le traitement de référence jusqu’à l’invention des médicaments diurétiques puissants (au milieu du xxe s.).

V. infra note [29], pour d’autres spéculations diagnostiques.

15.

Le mot domestique, qui précède, est à prendre au sens de parent : l’avocat Jean (ou Antoine) Guérin (v. note [46], lettre 279) était gendre de François Guénault, il avait victorieusement défendu Jean Chartier dans le procès qui l’avait opposé à la Faculté de médecine et à Guy Patin, son doyen (v. note [10], lettre 328).

Mali corvi malum ovum [Méchant œuf d’un méchant corbeau] est un adage latin et grec (κακου κορακος κακον ωον) commenté par Érasme (no 825) :

Apte usurpabitur, quoties a malo præceptore discipulus, malus proficiscitur, ex improbo patre filius improbus, ex patria illaudata vir illaudatus, denique facinus sceleratum ab homine scelesto.

[S’emploie à propos quand on veut parler du mauvais élève d’un mauvais maître, du fils malhonnête d’un père malhonnête, de l’homme sans gloire d’une patrie sans gloire, enfin de l’assassinat commis par un scélérat].

16.

« et que je tais délibérément ».

17.

« Voilà l’épreuve, voilà la difficulté » (Virgile, v. note [56], lettre 297).

Tout ce paragraphe évoque de nouveau, sans l’éclaircir tout à fait, le différend qui opposait Guillaume Barbier aux libraires de Paris sur la publication des Opera omnia [Œuvres complètes] de Gassendi.

18.

Sans doute Jean ou Henri Martel, tous deux libraires à Béziers : le premier exerça entre 1616 et 1662 ; le second, entre 1648 et 1662 (Jestaz). Dans ses lettres, Guy Patin a associé ce Martel à Abraham Du Prat, médecin de Lyon.

19.

« D’emblée, j’ai affirmé que c’était impossible ».

20.

« à heure fixe ».

21.

Mais uniquement.

22.

« qui se trouve à un moment décisif de son existence. »

23.

« Je demande que vous ne souffriez pas qu’on vous impose de telles tortures : que s’écartent de vous ces hommes [les libraires] que Joseph Scaliger a finement qualifiés de race d’hommes âpre et intraitable ! » ; lettre de Scaliger à Charles Labbé (v. note [5], lettre 487), de Leyde, le 8 octobre 1604 (Ép. lat. lettre cccxxxii, livre iv, pages 646‑647) :

Nam video te non minus angustiis rei typographicæ laborare, quam nos. Neque propterea melius agetur tecum, postquam typographum nactus fueris. Nihil enim est molestia illa, quæ in quærendo typographo idoneo intervenit, præ illis, quas mora, intermissiones, compotationes dabunt. Nullum enim genus opificum intractabilius, protervius, temulentius.

[Car je vois que vous ne souffrez pas moins que nous des contraintes de l’imprimerie ; et pour autant, vous ne vous en porteriez pas mieux si vous étiez né imprimeur. Ce désagrément qu’on éprouve à chercher un imprimeur convenable n’est en effet rien au regard de ceux que procurent leurs caprices, leurs interruptions, leurs beuveries. De fait, il n’existe aucune sorte d’artisans qui soit plus intraitable, plus impudente, plus imbibée].

24.

« et croyez qu’un oracle vous parle quand je vous dis cela » ; emprunt à Pline (Histoire naturelle, livre xxix, chapitre vii ; Littré Pli, volume 2, page 299) citant une diatribe de Caton l’Ancien (v. note [5] de Guy Patin contre les consultations charitables de Théophraste Renaudot), où il ne visait pas les libraires, mais les Grecs et leurs médecins :

“ Dicam de istis Græcis suo loco, Marce fili : quid Athenis exquisitum habeam, et quod bonum sit illorum litteras inspicere, non perdiscere, vincam. Nequissimum et indocile genus illorum ; et hoc puta vatem dixisse : Quandocumque ista gens suas litteras dabit, omnia conrumpet : tum etiam magis, si medicos suos huc mittet. Jurarunt inter se barbaros necare omnes medicina. Et hoc ipsum mercede faciunt, ut fides iis sit, et facile disperdant. Nos quoque dictitant barbaros, et spurcius nos quam alios Opicos appellatione foedant. Interdixi tibi de medicis. ”

« Je vous parlerai de ces Grecs, mon fils Marcus, en temps et lieu. Je vous marquerai ce que je trouve d’excellent à Athènes et je démontrerai qu’il est bon de prendre une teinture de leurs lettres, mais non de les approfondir. C’est une race perverse et indocile. Croyez qu’un oracle vous parle quand je vous dis ceci : toutes les fois que cette nation apportera ses connaissances, elle corrompra tout. Ce sera bien pis si elle nous envoie ses médecins : ils ont juré entre eux de tuer tous les barbares à l’aide de la médecine ; ils exercent cette profession, moyennant salaire, pour gagner leur confiance et les perdre facilement. Nous aussi ils nous appellent barbares et nous flétrissent même plus que les autres en nous donnant le sobriquet d’Opiques. {a} Une fois pour toutes, je vous interdis les médecins. »


  1. Osques, peuple de la Campanie, mais aussi gens grossiers, incultes.

25.

« par la seule et unique saignée, le poumon peut se vider et se libérer d’un si grand infarcissement, et de l’afflux d’une si grande quantité de sang. »

26.

« moment où je retournerai le voir. »

27.

Jacques ii Cousinot (mort en 1646, v. note [26], lettre 7) avait été nommé professeur de médecine au Collège de France en 1623. La leçon qu’il y a donnée sur le « Traitement du saignement, de quelque partie du corps qu’il s’écoule » n’a pas laissé de trace imprimée. Guy Patin devait en posséder une copie manuscrite. Il avait déjà interrogé Claude ii Belin sujet dans sa précédente lettre (21 novembre, v. sa note [5]), en laissant entendre qu’il tenait ce texte d’Édouard Maillet, médecin de Troyes, mais sans dire pourquoi il voulait connaître l’année où Cousinot avait lu cette leçon.

28.

« selon notre rite [catholique]. »

L’église Saint-Nicolas-des-Champs se trouve rue Saint-Martin, près de son croisement avec la rue Réaumur, dans le iiie arrondissement de Paris. Elle était alors mitoyenne de l’abbaye Saint-Martin-des-Champs (actuel Conservatoire national des Arts-et-Métiers).

29.

« tant à cause de sa fièvre qui ne s’éteint pas encore tout à fait, que de la douleur lancinante qu’il éprouve à l’épaule. »

La maladie aiguë (du poumon selon Guy Patin) dont Gassendi souffrait depuis quatre jours, avec accélération du pouls (fièvre) et douleur d’une épaule (ou d’un bras), pourrait correspondre à plusieurs diagnostics modernes : une pleuropneumonie infectieuse, une embolie avec infarctus du poumon, voire un infarctus du myocarde avec œdème pulmonaire (v. supra note [14]). Les abondantes saignées que Patin prescrivit alors à son ami lui ont valu de sévères reproches (v. note [20], lettre 528).

30.

« jusqu’à la semaine prochaine ».

31.

François Fouquet (v. note [52], lettre 280), évêque d’Agde et frère de Nicolas, le procureur général et surintendant des finances.

32.

Le roi d’Espagne (alors Philippe iv) portait le titre de roi des Indes Orientales. La dynastie Qing régnait sur la Chine depuis 1616. L’empereur Shunzi (1638-1661) avait d’abord dirigé la Chine du Nord (1643-1644), puis les deux Chines à partir de 1644.

a.

Ms BnF Baluze no 148, fos 92‑93, « À Monsieur/ Monsieur Spon,/ Docteur en médecine,/ À Lyon » ; Jestaz no 136 (tome ii, pages 1297‑1303). Note de Charles Spon au revers : « 1654./ Paris 1 décemb./ Lyon 7 dud./ Risp. 8 ditto ».


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 1er décembre 1654.
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(Consulté le 07.02.2023)

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