L. 532.  >
À Charles Spon, le 26 juillet 1658

Monsieur et cher ami, [a][1]

Depuis ma dernière que je vous envoyai le mardi 16e de juillet, je vous dirai que j’oubliai de mettre dans cette dernière une autre lettre que voilà, que je vous envoie de M. de La Fontaine, [2] qu’il m’a délivrée pour vous. C’est celle qu’avez reçue avec celle à M. Garnier et une petite des miennes, datée du 19e de juillet, que j’ai délivrée à ce soin à M. Rigaud, [3] et que vous aurez infailliblement mardi prochain, 23e de juillet. [1]

Ce vendredi 19e de juillet. On dit ici que l’élection de l’empereur [4] est reculée pour longtemps et que le roi de Suède [5] fait grande peur aux électeurs, qu’il est dans la Prusse, [2][6] qu’il s’en va entrer dans la Poméranie, [7] et delà dans la Silésie, [8] pour entrer dans l’Allemagne et y passer l’hiver prochain ; que le marquis de Brandebourg [9] est tout à fait du côté du roi de Hongrie, ce qui fera que le roi de Suède n’épargnera point ses pays. On dit aussi qu’il y a de nouveaux désordres à Naples. [10] Le roi [11][12] a été saigné [13] neuf fois en tout et a eu une fort mauvaise nuit entre le 13e et le 14e de juillet ; on tient pourtant qu’il sortira de Calais, [14] lundi prochain, 22e de juillet. Il y en a ici qui disent que le roi n’est pas encore bien, qu’il a encore de la fièvre ; mais soit qu’il en ait ou non, j’ai toujours cru qu’il en guérirait et l’ai voulu gager contre plusieurs de ces gens-là. Le roi est un prince bien fait, grand et fort, qui n’a pas encore 20 ans, qui ne boit point de vin, qui n’est point débauché, qui n’a nulle partie gâtée ni intéressée dans le corps. [3] Sa maladie n’a été qu’un excès de chaleur, d’avoir monté à cheval et d’avoir eu longtemps le soleil sur la tête : insolatus apud Galenum recensetur inter causas externas morborum, sed est potentissima ; [4][15] joint qu’il y a du mauvais air et de la puanteur en ces quartiers maritimes et d’armée. Fuit synochus putris, sola venæ sectione, diæta refrigerante et blandis purgantibus debellanda, nec opus erat vino emetico ; [5][16][17][18] et même peut-être qu’il n’en a point pris, ou s’il en a pris, ce n’a été qu’en très petite quantité, comme d’une once dissoute dans une infusion de casse, [19] de séné [20] et de sirop de roses pâles. [21][22] Et ce que notre maître Guénault [23] a fait mettre dans la Gazette par son bon ami Renaudot [24][25] n’a été que pour tâcher de canoniser ce poison, [6] que les charlatans appellent remède précieux (ego vero [7] pernicieux), qui a par ci-devant tant tué de monde, et qui est un forfait punissable si nous étions en un temps d’amendement. Verum inter leges arma silent[26] il faut attendre que Dieu nous donne sa paix ; que nous n’aurons peut-être jamais qu’en paradis car on dit que la guerre va recommencer de plus belle et que 6 000 Anglais nous sont arrivés de nouveau, que nous allons faire un grand siège, d’une part (plût à Dieu que nous tinssions Cambrai [27] ou Anvers), [28] et que de l’autre, le roi de Suède va entrer en Allemagne. Gare l’aigle de la Maison d’Autriche ! du bien d’autrui riche[8]

Ce samedi 20e de juillet. Voilà qu’on me rend votre lettre du 16e de juillet, pour laquelle je vous rends grâces très humbles. Je vous ai écrit deux fois cette semaine, où vous apprendrez bien des nouvelles. Pour la lettre qu’avez donnée à M. de La Poterie, [29] je l’ai reçue, aussi bien que le factum de M. Robert. [30] Cet homme est bien ridicule et extravagant. Pro Annalibus Massiliensibus gratias ago amplissimas[9][31] j’attendrai avec patience le Heurnius [32] de M. Huguetan ; [10] lequel viendra quand il plaira à Dieu, car il faut avoir patience avec ces gens-là. Le fils débauché de M. Bauhin [33] a été longtemps prisonnier à Blois [34] pour ses dettes. Enfin il en est sorti par la charité de quelques dames, à la charge qu’il se convertirait, et est venu se mettre dans le séminaire des prêtres de Saint-Sulpice, [35] au faubourg Saint-Germain, [36] où il a demeuré assez longtemps. [11] Enfin, comme je me suis enquis de lui on m’a répondu qu’il s’était rendu moine et qu’il était en Anjou, quod tamen tanquam dubium accepi ; [12] je m’en enquerrai davantage et vous le manderai. [37]

Je n’ai rien à vous mander de la maladie du roi que ce que je vous en écrivis hier au soir. On dit ici qu’il part de Calais en carrosse après-demain et qu’il vient à Compiègne. [38] Pour les scazons de Ios. Scaliger, [13][39] je vous les promets tous entiers ; c’est une admirable pièce, laquelle néanmoins ne se trouve point dans le recueil latin de ses poèmes.

Ulricus Huttenus [40][41] avait fait imprimer son livre longtemps devant celui de Fernel, [42] lequel n’a été imprimé que longtemps après la mort de Fernel ; ceux qui l’ont mis en lumière ont fait tort à Fernel qui poterat abstinere a tali plagio[14][43] Je n’ai jamais pu aimer Forestus [44] à cause qu’il est trop long, trop πολυφαρμακος[15][45] et que presque tout ce qu’il y a de bon, il l’a pris de Fernel. Paucissimis exceptis recentioribus[16] je n’aime que Galien et Hippocrate : je fais état de Fernel, Duret, [46] Houllier, [47] Heurnius ; notre bon ami Hofmann [48] ne me déplaît point propter suam breviloquentiam [17] et pour sa critique ; a ceteris lubens abstineo[18] j’emploie mieux ailleurs ce que j’ai de temps de reste ; la plupart des autres modernes n’ont que des redites.

Pour la teinture de coraux [49] de Glauberus, [19][50] je vous baise les mains, ce qu’il promet est impossible au corail. Les chimistes [51] sont des menteurs, aussi bien que les botanistes et les jésuites avec leurs miracles. Il faut bien d’autres remèdes aux obstructions du foie qui font l’hydropisie, [52][53] et encore plus à l’atonie de ce viscère ; sed istas delicias chymistarum gens nec capit, nec intelligit[20] Cela ne guérira jamais votre hydropique, adde quod hydrops ab atonia hepatis est ανιατος. [21]

Pour la reine Christine, on n’en dit rien de particulier. Le mois passé, l’on disait d’elle qu’elle avait eu quelque chose à démêler avec le pape, puis après, qu’elle était tombée malade et qu’elle y avait été saignée trois fois ; en suite de quoi, un bruit courut qu’elle se voulait faire religieuse. Je pense qu’elle fera toute sorte de métiers en sa vie si elle ne meurt bientôt. Elle a déjà joué bien des personnages fort différents et fort éloignés de son premier état, quand on l’appelait la dixième Muse et la nouvelle sibylle du Septentrion. [22][54]

Ce 21e de juillet. J’ai aujourd’hui rencontré le fils du lieutenant général de Sedan, [55] lequel m’a dit que l’on imprime à Genève les thèses de MM. Du Moulin, [56] Rambour [57] et du Tilloy, [58] et que l’on en fera un tome qui sera intitulé Theses Sedanenses[23] comme l’on a fait par ci-devant à Saumur [59] de celles de MM. de La Place, [60] Amyraut [61] et autres, [24] lesquelles j’ai céans et qui me semblent fort bonnes. Ces deux ministres de Saumur me semblent avoir été de fort savants hommes en leur profession. Je sais bien que M. Amyraut est encore en vie, et qu’il travaille tous les jours pour le bien public et pour l’instruction de la postérité.

Ce lundi, 22e de juillet. Les lettres d’aujourd’hui portent que la délibération a été prise à la cour de faire sortir de Calais, aujourd’hui, le roi, à trois heures après midi. Le bruit général est qu’il se porte mieux, mais on n’en dit rien en particulier ; et même, il y en a encore qui disent et soutiennent qu’il n’est pas encore guéri, qu’il a de la fièvre et la tête chargée, quod factum est ab insolatu[25] Si le changement d’air lui profite, on tâchera de l’amener jusqu’à Compiègne où l’air est fort bon et où le roi se plaît fort ; sinon, il s’arrêtera à Amiens, [62] mais on dit qu’il souhaite fort de venir au Bois de Vincennes. [63] On continue ici les prières et les processions, [64] et suis ravi de voir la dévotion du peuple pour sa convalescence. [26]

On dit que toute la Flandre [65] est en une horrible consternation et qu’ils ne savent plus à quel saint se vouer ; que les Anglais, qui sont les maîtres de la campagne alentour de Dunkerque, [66] ont pris quinze cents prisonniers espagnols qui pensaient n’être pas découverts. On parle ici d’une nouvelle guerre entre deux de nos voisins : c’est des Anglais qui ont arrêté tout fraîchement 13 vaisseaux aux Hollandais ; et M. de La Fontaine m’a dit aujourd’hui qu’il a peur que, tandis que les Anglais mangeront la Flandre, que les Français n’aient envie de manger la Hollande.

On dit qu’il faut encore six jours de temps avant qu’on puisse savoir enfin quelle ville notre armée doit assiéger en Flandres. On parle ici d’un grand feu de joie pour la convalescence du roi, que Messieurs les prévôt des marchands et échevins [67] veulent faire dans la Grève ; [68] mais n’étant pas encore bien assurés d’une parfaite santé, ils y envoient tout exprès demain un homme pour en avoir des nouvelles.

M. Dinckel [69] m’a écrit par M. de La Fontaine, lequel m’a délivré celle que je vous envoie. Je vous prie de savoir de M. Fourmy [70] quand il aura fait la deuxième partie des Mémoires du maréchal de Tavannes [71] et quel dessein il a pour l’impression de notre Thomas Erastus. [27][72] Nous avons ici deux de nos médecins qui languissent, dont l’un est M. Bouvard, âgé de 84 ans ; l’autre est M. Seguin, [73] premier médecin de la reine, qui n’a point été au voyage. Il est ici malade d’hémorroïdes [74] et fort mélancolique ; [75] on dit que c’est d’avarice. Il n’a qu’un fils et est extrêmement riche ; il est veuf il y a six ans, il a attrapé une bonne abbaye de 10 000 livres de rente et a beaucoup de bien d’ailleurs ; et néanmoins, il n’est pas content. Ô le malheureux ! je n’ai rien de tout cela et peu s’en faut que je ne le sois. Gratia Musa tibi, et vobis, amici mei carissimi ! [28] j’entends mes amis comme vous, et mes livres, ma petite bibliothèque, quæ est lumen oculorum meorum et laborum solatium[29][76]

On dit ici que le prince de Condé [77] a écrit à M. Le Tellier, [78] secrétaire d’État, qui n’a pas voulu ouvrir la lettre, mais par respect, l’a envoyée au roi. Je pense qu’il passe mal son temps avec les Espagnols et qu’il est bien las d’être entre leurs mains. S’il eût été bien sage, il serait ici à son aise, et nous aussi car nous aurions maintenant la Flandre, voyant les avantages que nous avons eus, et l’extrême faiblesse dans laquelle ils sont réduits faute d’argent et de crédit.

Il y a bien des dupes pris à la cour où plusieurs seigneurs et dames, pensant que le roi mourrait, s’étaient déjà mêlés de faire des compliments au roi futur, M. le duc d’Anjou, [79] et de lui donner des conseils ; et entre autres, dès que le roi serait mort, de faire arrêter le cardinal Mazarin, [80] de l’ôter des affaires et de lui faire rendre gorge. Une dame de 40 ans nommée Mme de Fiennes, [30][81] qui était de ce conseil, avait reçu du Mazarin 12 000 livres pour lui dire ce qui se brassait là contre lui, et ne s’est pas acquittée de sa promesse ; c’est pourquoi l’on dit qu’elle est disgraciée. Les autres auront leur tour, entre autres y sont nommés M. le maréchal de Villeroy, [82] M. le duc de Créqui, [31][83] M. de Roquelaure [84] et plusieurs autres.

Je viens d’entendre une chose que je ne puis croire : ils disent que comme le roi était fort malade, le prince de Condé envoyait tous les jours à la cour savoir des nouvelles de la santé du roi et que, par sous-main [32] et en cachette, il traitait avec le Mazarin et avait fait son accord pour revenir à la cour ; mais que depuis que le roi est guéri, le Mazarin ne veut plus tenir cet accord. Quod an verum sit, nescio : hoc verum scio, aulæ culmen esse lubricum, et illic omnia esse dubia ac difficilia[33] Si vous en voulez savoir la raison, la voici toute pure, tirée de Juvénal : [85]

Summus nempe locus, nulla non arte petitus,
Votaque numinibus non exaudita malignis
[34]

Il y a ici un livre in‑4o de 50 pages intitulé Discours fait en l’assemblée de l’Hôtel de Ville, tenue le 24 mai 1658, touchant les remèdes qu’on peut apporter aux inondations de la rivière de Seine, donné au public par l’ordre de ladite assemblée, avec la carte nécessaire à l’éclaircissement d’icelui. Par le sieur Petit, conseiller du roi, intendant des fortifications, etc. À Paris, chez Pierre Rocolet, etc. 1658. [86][87] On recommence à travailler dans l’île Notre-Dame, [88] à ce pont [89] qui chut dans la rivière le mois de mars dernier, où l’on a encore trouvé de nouveaux corps. Pour ce livre, je vous en enverrai un, il est curieux.

Obligez-moi de faire mes très humbles recommandations à Messieurs nos bons amis, MM. Gras, Falconet, Guillemin, Garnier, Huguetan l’avocat, et MM. Huguetan et Ravaud, libraires associés, desquels derniers j’attends les œuvres de Heurnius.

J’ai aujourd’hui vu M. Bouvard en sa maison, vieux, usé, cassé, avec une fièvre lente, [90] et d’étranges crachats verdâtres et purulents. La toux le tourmente par intervalles, et une altération. Tout cela et 84 ans ne valent rien. Je le trouve néanmoins assez fort pour vivre encore quelques mois, c’est-à-dire pour l’automne prochain, qui lui sera Libitinæ quæstus acerbæ[35][91][92] Après l’avoir vu, je suis allé faire ma leçon à Cambrai [93][94] où j’avais bien encore 60 auditeurs. Les autres professeurs ont quitté, il n’y a plus que moi. Je tâcherai d’aller jusqu’au commencement de septembre, si j’en puis avoir le loisir. Il n’y a presque point de malades en tout Paris. La cour, l’armée, la belle saison qu’il fait aux champs et les vacances du Parlement nous continueront cette bonace jusqu’à l’automne, qui pourra bien être plus fâcheux à cause de la quantité des fruits qui ne manque jamais guère de faire des fièvres quartes, [95] des doubles tierces, [96] des dysenteries [97] et des hydropisies ; sans compter les rhumatismes, [98] les inflammations de poumon:P [99] et la goutte [100] que le vin nouveau [101] nous engendre ; mais il se faut résoudre à tout, il n’en mourra que les plus malades.

Ce 25e de juillet. On tient que le roi est parti de Calais le 22e et qu’on l’a amené à Montreuil [102] où il doit se reposer un jour ou deux ; delà à Amiens où il se reposera encore quelque peu ; delà à Compiègne où il demeurera plus longtemps, et ce sera là que tous les députés des compagnies de Paris iront le saluer et se réjouir avec lui de sa convalescence. Guénault a écrit qu’il quitterait le roi à Compiègne et que delà il reviendrait à Paris. C’est signe qu’on ne le retient pas à la cour et que Son Éminence a entrepris la défense de Vallot, [103] de la fortune duquel se disent ici plusieurs choses, mais rien de son mérite. Il y a eu ici depuis quatre mois plusieurs banqueroutes [104] de divers marchands, et entre autres d’un nommé Arson, qui est breton, homme glorieux, de grande dépense et de peu d’amis. Comme il était en danger d’être attrapé et mis prisonnier à la poursuite de ses créanciers, l’ambassadeur de Venise l’a pris. [105] Les uns disent que c’est afin que sa maison lui serve d’asile, les autres, que c’est qu’il doit 30 000 écus au dit ambassadeur. Les pauvres marchands ont été belutés [36] cette année en banqueroutes fréquentes, sans celles que l’on tient encore infaillibles et qui doivent bientôt venir, vu le mauvais temps qui règne et régnera, puisqu’il n’y a point de changement et que Dieu n’a point de pitié de la pauvre France.

Le roi a envoyé le bâton de maréchal de France à M. de Montdejeu, [106] gouverneur d’Arras. On traite avec les Hollandais afin de les induire à se détacher tout à fait du roi d’Espagne, [107] et de se mettre avec les Anglais et nous contre la Flandre, qui aura de la peine à subsister et à se défendre puisque l’Espagnol n’a ni hommes, ni argent. Ces trois forces unies empêcheraient le roi d’Espagne d’envoyer plus d’hommes par mer dans la Flandre et à la fin, tout ce pays se révolterait contre lui. N’eût été que l’on apprit par la mort du maréchal d’Hocquincourt [108] le dessein des Espagnols, qui était de secourir Dunkerque, et qui fut empêché par le maréchal de Turenne, [109] on dit qu’il s’en allait paraître bien du désordre en France car, dès que le secours fût entré dans Dunkerque, ce maréchal d’Hocquincourt devait entrer en Picardie avec 6 000 chevaux, passer en Normandie et se déclarer pour tous ces gentilshommes normands à qui on voulait regratter quelque chose sur leur prétendue noblesse, [37] prendre tous ces paysans révoltés [110] devers Orléans, [111] Gien [112] et Sully, [113] y joindre les malcontents du Poitou. On croit que cela eût fait grand bruit, et le crois aussi ; mais Dieu ne l’a pas voulu ainsi, d’autant que trop de gens en auraient souffert. Je vous salue, et votre chère dame de tout mon cœur, et je suis de toute mon affection tuus ære et libra, [38] G.P.

De Paris, ce vendredi 26e de juillet 1658.

On a aujourd’hui chanté dans Notre-Dame, [114] avec grande solennité, le Te Deum [115] pour la convalescence du roi. La compagnie en était grande et belle. À ce soir, on en fera un grand feu de joie à la Grève et dans les grandes rues. On dit ici que le roi est à Montreuil et qu’il ne sera ici que pour la grande fête de l’Assomption de notre Dame, du 15e d’août. Guénault a demandé permission de revenir, la reine lui a dit qu’elle ne voulait point qu’il quittât le roi qu’après qu’il serait arrivé à Compiègne.

Il s’est ici, à quatre lieues de Paris, noyé un maître des requêtes nommé M. Mangot de Sainte-Colombe, [116] petit-fils d’un garde des sceaux[39][117]


1.

De cette laborieuse explication (rédigée le 17 ou le 18 juillet), il ressort que, dans sa lettre à Charles Spon du 16 juillet, Guy Patin avait omis de glisser celle que l’étudiant hollandais Isaac de La Fontaine (v. note [23], lettre 504) lui avait confiée à son intention. Par l’intermédiaire d’un des deux frères Rigaud, libraires à Lyon, Patin l’avait expédiée avec sa suivante à Spon (datée du 19 juillet, qui n’a pas été conservée), accompagnée d’une autre pour Pierre Garnier.

2.

Le duché de Prusse était alors le fief de l’électeur de Brandebourg, qui appartenait à la famille de Hohenzollern (v. note [10], lettre 150).

3.

Intéressée : corrompue.

4.

« Dans Galien, l’insolation est recensée parmi les causes externes des maladies, et elle est la plus puissante ».

5.

« Ce fut une fièvre synoque putride [v. note [3], lettre latine 104], qu’il fallait seulement combattre par la saignée, la diète rafraîchissante et les purgatifs doux, sans nul besoin de vin émétique ».

Cette qualification de la fièvre du roi et la précédente allusion (lettre du 16 juillet, v. sa note [18]) aux bubons et charbons du marquis de Richelieu suggèrent que Guy Patin craignait que Louis xiv ne fût victime de la peste.

6.

On trouve dans la Gazette plusieurs mentions de la maladie du roi à Mardyck.

  • Ordinaire no 82 du 13 juillet 1658 (pages 638‑639) :

    « De Calais, le 9 juillet 1658. Le roi ayant été surpris, le premier de ce mois, d’une fièvre continue accompagnée de douleur de tête, Sa Majesté a été saignée plusieurs fois ; et avec les autres remèdes qu’on a jugés à propos de lui donner, ses médecins ont si heureusement dompté cette maladie, qui semblait menacer la France de la plus sensible et la plus désolante perte qu’elle pût faire, qu’il y a grand sujet d’espérer qu’avec l’assistance du Ciel, nos craintes se verront heureusement changées en des transports de joie extraordinaires par la convalescence de cet aimable prince, qui fait voir tant de courage et tant de résignation, tandis que tous ses sujets s’affligent, qu’on ne peut assez admirer l’incomparable constance de Sa Majesté ; à qui toute la cour rend en cette pressante occasion des soins qui font assez voir à quel point chacun s’intéresse au recouvrement d’une santé si précieuse ; mais particulièrement la reine, dont les tendresses se peuvent plus aisément penser que bien exprimer, cette bonne princesse l’assistant avec de telles assiduités qu’elle se dénie même le repos qui lui est absolument nécessaire pour contribuer à cette convalescence demandée à Dieu avec tant de soupirs et de larmes. »

  • Suit le passage qui enflammait ici l’ire de Guy Patin (ibid. pages 639‑640) :

    « De Paris, le 13 juillet 1658. […] Mais au lieu que cette victoire si célèbre {a} devait être longtemps le sujet de nos allégresses, avec tant d’autres progrès qui en sont comme les glorieuses suites, l’indisposition du roi a si subitement troublé notre joie qu’il l’a fallu terminer dans sa naissance pour faire place à la douleur et aux soupirs, et joindre à nos actions de grâces des prières pour obtenir du Ciel la santé de ce grand monarque ; ce qui s’est fait avec tant de ferveur, de piété et de solennité en cette ville, où le Très-Saint-Sacrement a été exposé dans toutes nos églises, la châsse de sainte Geneviève découverte […] et une procession faite par les trois facultés de théologie, du droit canon et de médecine, depuis la maison de Sorbonne jusqu’au grand couvent des augustins, où les archevêques et évêques qui sont ici disent chaque jour la messe et servent d’un exemple éclatant à tous les sujets de Sa Majesté, qu’on ne doute point que Dieu ne nous conserve un prince qu’il a donné aux vœux de toute la France. De fait, le dernier courrier de Calais, la nuit du 10e à l’11e, rapporte que ses médecins, après l’avoir fait saigner du pied pour la deuxième fois, le matin du 8e, sans que Sa Majesté en parût soulagée, sur les deux heures après midi du même jour, ils lui firent prendre le vin émétique, dont l’effet fut si merveilleux qu’elle passa la nuit avec assez de tranquillité et se trouva, le lendemain 9e, presque entièrement dégagée. Et comme ils jugèrent par le redoublement de la nuit suivante, qui fut toutefois beaucoup moindre que tous les précédents, qu’il était encore resté quelques vapeurs et humeurs qui pourraient entretenir la rêverie et les autres accidents de cette fièvre maligne, ils lui firent prendre, le 10e au matin, un autre médicament purgatif, lequel, bien que des plus bénins, ne laissa pas d’opérer avec tant de succès qu’ils assurèrent unanimement que Sadite Majesté était entièrement hors de danger ; laquelle agréable nouvelle a tellement réjoui les habitants de cette ville que l’allégresse qu’ils en témoignent semble aussi servir de bon augure pour la parfaite guérison d’un si auguste souverain, et si cher à tous ses peuples. »


    1. La bataille des Dunes.

  • Ordinaire no 85 du 20 juillet 1658 (pages 662‑663) :

    « De Calais, ledit jour 15 juillet 1658. Enfin le Ciel s’étant contenté des appréhensions de la France pour la personne du meilleur et du plus grand monarque qu’il lui ait jamais donné, comme il l’a autrefois accordé à ses vœux, {a} l’a rendu à ses prières et à ses larmes ; et l’entière convalescence de Sa Majesté étant à cette première des monarchies un sujet de la plus parfaite joie qu’elle puisse avoir, l’allégresse qu’elle cause par toutes ses villes paraît d’autant plus grande en celle-ci {b} qu’elle a l’honneur de posséder à présent ce glorieux prince, et qu’elle est son séjour depuis l’ouverture d’une campagne qui a déjà ajouté tant de célèbres avantages à ceux qu’il avait remportés sur ses ennemis dans les précédentes. Ainsi, chacun bannissant la tristesse que l’on voyait ici régner de toutes parts depuis l’indisposition de Sa Majesté, y témoigne une pleine liesse d’un si heureux changement ; mais sur tous, la plus excellente des reines et la plus tendre des mères qui, ayant fait des choses extraordinaires pour obtenir de Dieu une guérison si précieuse, en a des transports de joie dont personne ne peut être capable que cette bonne princesse. »


    1. Naissance en 1638, longtemps attendue, du dauphin Louis-Dieudonné, futur Louis xiv.

    2. Calais.

  • Suit le rapport des manifestations religieuses en actions de grâce pour le recouvrement de la santé du roi à Troyes (15 juillet), Compiègne (17 juillet), Rouen (17 juillet), Paris (20 juillet).

  • Enfin, l’extraordinaire no 89 du 1er août 1658 (pages 689‑700) est entièrement consacré au Te Deum chanté [le 26 juillet 1658] dans l’église Notre-Dame, en action de grâces de la guérison du roi, avec les réjouissances faites ensuite sur le même sujet.

7.

« à vrai dire pour moi ».

8.

V. note [29], lettre 477, pour la Maison d’Autriche, « du bien d’autrui riche ».

Le latin qui ouvre la phrase précédente, « En vérité, les lois se taisent au milieu des armes », vient de Cicéron (Pour Milon, iv) :

Silent enim leges inter arma ; nec se exspectari iubent, cum ei qui exspectare velit, ante iniusta pœna luenda sit, quam iusta repetenda.

[Car les lois se taisent au milieu des armes ; elles n’ordonnent pas qu’on les attende, lorsque celui qui les attendrait serait victime d’une violence injuste avant qu’elles pussent lui prêter une juste assistance].

9.

« Je vous remercie beaucoup pour les Annales marseillaises » : v. note [26], lettre 458, pour cet ouvrage du P. Jean-Baptiste Guesnay (Lyon, 1657).

10.

V. note [12], lettre 446, pour les Opera omnia de Jan i van Heurne (Lyon, 1658).

11.

Ces démêlés concernaient Johann Caspar ii Bauhin, fils aîné de Johann Caspar i (v. note [28], lettre 229).

V. notes [6], lettre 318, pour le séminaire de Saint-Sulpice.

12.

« ce que je n’ai cependant reçu qu’avec quelque doute ». Les Bauhin de Bâle étaient protestants et Guy Patin peinait à croire en la conversion aussi rapide et radicale du plus aventurier (débauché) de la famille.

13.

V. note [24], lettre 207, pour les vers de Joseph Scaliger contre Rome.

14.

« qui pouvait s’abstenir d’un tel plagiat. »

Ulrichi de Hutten eq. de Guaiaci Medicina et Morbo Gallico liber unus.

[Livre unique du chevalier Ulricus de Hutten {a} sur le Mal français et son Traitement par le gaïac]. {b}


  1. Ulrich de Hutten (1488-1523), humaniste et réformateur allemand, n’était pas médecin, mais malade de la syphilis.

  2. Mayence, Ioannes Scheffer, 1519, in‑4o de 10 feuilles, avec portrait de l’auteur.

De Jean Fernel (mort en 1558), a paru 60 ans plus tard : De luis veneræ Curatione perfectissima liber [Livre sur le plus parfait traitement du Mal vénérien] (1579, v. note [13], lettre 509), à la louange exclusive et excessive du gaïac.

15.

« polypharmaque » ; v. note [13], lettre 401, pour Forestus (Peter Van Foreest).

16.

« À part un tout petit nombre d’auteurs plus récents ».

17.

« pour sa concision ».

18.

« je me passe volontiers des autres ».

19.

Johann Rudolf Glauber (Glauberus, Karlstadt 1604-Amsterdam 1668), chimiste allemand, a fait plusieurs découvertes, dont celles du sel de soude (sulfate de soude), purgatif auquel il a donné son nom (sel de Glauber), et de la manière de fabriquer des pierres précieuses artificielles. Il a aussi jeté les fondements de la science qu’on appelle aujourd’hui l’économie politique (G.D.U. xixe s.).

Je n’ai pas cherché dans les livres de Glauber car le chapitre 4 (pages 47 ro‑48 ro) du Premier traité de l’Homme… Roch Le Baillif, {a} De l’extraction de l’âme ou teinture de corail, {b} a satisfait ma curiosité, avec cette conclusion sur ladite teinture :

« Elle se peut conserver avec fort peu d’esprit de vin et être administrée avec eau de pivoine mâle au mâle, et de femelle pour être remède à la femelle l’épilepsie, ou mal caduc, {c} et autres maladies ci-devant en l’épître récitées, {d} et à chacune avec convenable conducteur. » {e}


  1. Paris, 1580, v. note [18], lettre 408.

  2. V. note [11], lettre 393, pour le corail et un avis favorable de Jean Fernel sur son emploi pharmaceutique.

  3. La pivoine était réputée antiépileptique (v. note [5], lettre 796), mais j’entends mal tout ce charabia, qui paraît distinguer des maladies mâles et femelles (comme l’épilepsie).

  4. Avec ces douteux propos sur le corail (pages [A iiii] ro‑vo) :

    « Et poursuivant, il se trouve que le foie et son membre moins noble, régi et nourri par lui, qui est le sang et ses veines, et préservé de squirre {i} et obstruction, et par conséquent, des fièvres, phtisie, hydropisie, ulcères et jaunisse, de la goutte et hémorroïdes et tout flux de sang, par l’usage de la teinture ou âme du corail. Et où le mal serait présent, il est par ce moyen déchassé, et les forces remises en leur premier état.

    Voilà comme du sang artériel et veineux, desquels toutes les autres parties du corps sont nourries et entretenues, la pureté est conservée et l’impureté chassée, voie certainement retenue et cherchée pour la longueur de la vie ; et durant icelle, pour la conservation de la santé.

    C’est le Soda de l’Égyptien philosophe. » {ii}

    1. Cirrhose.

    2. Hermès Trismégiste, v. note [9], lettre de Thomas Bartholin, datée du 18 octobre 1662 : soit de quoi amplement dégoûter Guy Patin.
  5. Prescripteur.

20.

« mais la caste des chimistes ne perçoit ni ne comprend ces subtilités ».

21.

« ajoutez-y que l’hydropisie par atonie du foie est incurable. »

22.

De manière fort surprenante, ce propos de Guy Patin a suscité une réplique cinglante de celle qu’il visait, avec une lettre de Christine à M. [Charles] Spon, médecin qui a paru dans les Lettres de Marie Stuart, reine d’Écosse, et de Christine, reine de Suède… Publiées par Léopold Collin. Tome troisème (Paris, Léopold Collin, 1807, in‑8o), lettre lxiii, pages 235‑237 (sans lieu ni date) :

« Illustre médecin,

Patin vous écrit sur moi mille contes et mille mensonges de sa fabrique; pouvez-vous entretenir un commerce réglé avec un homme de cette sorte, qui a la sotte folie d’étourdir tout le monde de ses rêveries ?

Quelqu’un qui vous connaît de longue main m’a assurée que ce bâtard d’Esculape {a} vous avait mandé dernièrement que j’allais me faire religieuse; qu’à cette occasion, ce fou débitait gravement que la reine de Suède a déjà joué bien des personnages différents et fort éloignés de son premier état ; depuis ce temps, on l’appelait la dixième Muse du Septentrion.

Vous devez juger si je suis instruite de tout ce qui se passe. Je me flatte que vous lui ferez entendre de se comporter sagement à l’avenir, sans quoi j’y mettrai bon ordre.

Ce marpeau {b} dit tant de mal de moi que, si je n’étais pas Christine, je m’écrierais avec Catulle :

Lesbia mi ficit semper male, nec tacet unquam ;
De me, Lesbia, me dispeream, nisi amat
.

Lesbie parle si souvent mal de moi que je meurs à présent si je ne crois qu’elle m’aime. {c}

En attendant, je lui prépare une loge {d} à la première incartade qu’il fera à mon égard ; quoiqu’à Rome, j’aie des amis puissants en France ; mais je croirais m’avilir si je faisais châtier cet insolent.

Vous qui me connaissez, pouvez-vous croire que je sois femme à m’enterrer dans un cloître ! Quand cela arrivera, dites à tout venant : Christine, fille du grand Gustave, qui a préféré son repos à une couronne, qui a quitté son pays pour vivre à Rome dans une aimable oisiveté, est à présent archifolle ; ce ne sera pas ce siècle qui verra pareille sottise. Avant que l’autre commence, j’habiterai en paix, avec mes bons amis du Parnasse, le royaume des ténèbres. » {e}


  1. V. note [5], lettre 551.

  2. Marpaut : « homme qui prend toujours quelque chose » (Trévoux), mendiant, bandit, escroc, vaurien.

  3. Deux premiers des quatre vers du poème xcii de Catulle, Ad Lesbia [À Lesbie (sa maîtresse)], dont une traduction plus littérale est : « Lesbie médit de moi constamment et jamais ne tarit sur mon compte ; que je meure si Lesbie ne m’aime pas. »

  4. Loge : « petite prison séparée où l’on resserre les fous, les furieux, les enfants de famille qu’on veut châtier » (Furetière).

  5. Exhumée par l’historien lyonnais Yves Moreau (vBibliographie), qui m’en a aimablement communiqué la référence, cette lettre avait paru pour la première fois, avec d’infimes variantes, dans les Lettres secrètes [et inédites] de Christine, reine de Suède, aux personnages illustres de son siècle, dédiées au roi de Prusse (Genève, Cramer, 1761, in‑8o ; lettre xliii, pages 116‑118). Aucune des deux éditions n’en cite la source, ce qui peu laisser planer un doute sur son authenticité ; mais il ne s’agit probablement pas d’un texte apocryphe forgé à partir d’une édition des lettres de Patin, puisque la présente, qui attaque Christine de Suède (morte en 1689), n’a, à ma connaissance, été imprimée pour la première fois qu’en 1846 par Joseph-Henri Reveillé-Parise (v. supra note [a]). On se perd en conjectures sur la manière dont les mots de Patin à Spon ont bien pu arriver sous les yeux courroucés de l’ancienne reine.

23.

V. note [11], lettre 541 et suivantes, pour les « Thèses sedanaises » (Genève, 1661) et leurs auteurs, dont Jacques Cappel, qui était sieur du Tilloy.

24.

Theses theologicæ in Academia Salmuriensi variis temporibus disputatæ sub præsidio… Lud. Cappelli, Mos. Amyraldi, Ios. Placæi… [Thèses théologiques disputées à diverses dates en l’Académie de Saumur sous la présidence… de Louis Cappel, Moïse Amyraut, Josué de La Place…] (Saumur, 1641-1651, 3 parties en 2 volumes in‑4o).

Josué de La Place (1596-1665) avait fait ses études à Saumur où il avait enseigné la philosophie, puis était devenu pasteur de l’Église de Nantes en 1625. Nommé professeur de théologie à Saumur en 1633, il avait ouvertement attaqué, dans une série de thèses, le dogme calviniste de l’imputation du péché d’Adam à toute sa race comme étant contraire à la bonté de Dieu ; le synode national de Charenton (v. note [18], lettre 146) avait condamné son opinion en 1644, mais La Place avait conservé de nombreux partisans (G.D.U. xixe s.).

V. note [38], lettre 292, pour Moïse Amyraut, autre théologien protestant de Saumur.

25.

« ce qu’a provoqué l’insolation. »

26.

L’heureux effet qu’on attribuait alors à l’antimoine sur le rétablissement du roi, irritait-il tant Guy Patin que, contre ses convictions ordinaires, il l’attribuait à la dévotion et aux prières du royaume ?

27.

V. notes [13], lettre 519, pour les mémoires du maréchal de Tavannes et [8], lettre 358, pour l’espoir qu’avait Guy Patin de faire éditer les œuvres complètes d’Éraste.

28.

« Grâce à toi, ma Muse ! [Ovide, v. note [3], lettre latine 44] et à vous, mes très chers amis ! »

29.

« qui est la lumière de mes yeux et le soulagement de mes peines », avec référence possible au Livre de Tobit (v. note [17], lettre latine 29).

30.

Dans ses Mémoires (page 229), Retz a parlé de Françoise de Fiennes, demoiselle de Fruges, comtesse des Chapelles, comme l’une des maîtresses, parmi bien d’autres, du cardinal de Richelieu. La Grande Mademoiselle (Mlle de Montpensier Mémoires, première partie, volume 3, chapitre xxxi, pages 262‑266) a donné tout le fin de l’événement que relatait Guy Patin :

« Il vint des nouvelles de Paris qui portaient que M. et Mme de Brissac avaient été chassés de Paris. Il n’y avait que peu de temps qu’il {a} avait eu permission d’y revenir pour se faire traiter d’une longue et dangereuse maladie, en ayant été absent depuis que le cardinal de Retz était hors de France. On chassa aussi de Paris le marquis de Jarzé et le président Pérault, qui est à M. le Prince, et Mme de Fiennes de la cour. Mme de Choisy m’écrivit un billet pour me donner part de ces nouvelles, que je savais déjà ; on ne disait point le sujet pour lequel ils avaient été chassés. Mme de Choisy me vint voir et regretta extrêmement Mme de Fiennes, et me disait : “ Je plains Monsieur encore plus qu’elle, car quand on perd une amie telle que Mme de Fiennes, c’est une grande perte ; c’est une bonne tête, une personne toute propre à donner de bons conseils à un jeune homme comme Monsieur. ” Je me récriai : “ Dites qu’elle est toute propre à le divertir, c’est une femme qui a de l’esprit, qui parle librement de toute chose, de tout le monde, qui a été nourrie à la cour ; c’est de quoi on la peut louer, mais d’être propre à donner des conseils, jamais femme ne le fut moins. Il a bien paru à sa conduite qu’elle conduirait malaisément un autre. ” Sur quoi Mme de Choisy me dit : “ Quoi ! pour s’être mariée par amour ? Voilà une grande affaire ! ” Je lui répliquai : “ Les circonstances sont prudentes : une fille de qualité à 40 ans, qui avait assez de bien pour demeurer hautement en l’état où elle était, épouse le fils de la nourrice de la reine d’Angleterre, dont elle avait été dame d’atour, pour être belle-fille de Madame la nourrice, belle-sœur de toutes ces femmes de chambre, femme d’un jeune homme de 22 ans, sans charge, sans bien, parce qu’il est beau et bien fait ; et ne déclare son mariage que lorsqu’elle est prête d’accoucher ! Croyez-moi, si Monsieur n’a de meilleures têtes pour son conseil, ses affaires n’iront pas bien. ” Elle répondit à cela : “ Si vous l’aviez vu avant que Mme de Fiennes et moi en eussions pris soin, vous connaîtriez combien il est changé en nos mains. ”

Ensuite elle se mit à plaindre la fortune de Mme de Fiennes et à dire que si Monsieur ne lui faisait du bien, ce serait le plus indigne de tous les hommes. Je lui dis que Monsieur avait peu d’argent, qu’il lui avait donné déjà beaucoup de choses. À quoi elle me répondit : “ Il lui a peut-être donné cent mille francs en bijoux, en meubles. — C’est bien quelque chose. — Il faut que les princes donnent sans cesse, ou ils ne sont bons à rien. ” Je lui dis : “ Et la charge de maître d’hôtel ordinaire de Monsieur, ne la comptez-vous pas ? — Non, car c’est la reine d’Angleterre qui l’a fait donner à Des Chapelles, et le savoir-faire de Mme de Fiennes ; ainsi cela ne se met point sur le compte de Monsieur. ”

Après elle me dit : “ C’est Varangeville, secrétaire des commandements de Monsieur, qui lui aura rendu quelques mauvais offices dans un temps où il aura jugé l’occasion favorable pour cela. Il y a longtemps que j’ai dit au maréchal du Plessis et à elle, {b} qu’il nous fallait nous défaire de ce Normand et qu’il nous jouerait un mauvais tour. ” J’écoutai fort paisiblement tout ce qu’elle me conta et je jugeai aisément par ses discours qu’elle avait de grands desseins sur Monsieur, et que ce n’était pas sans raison que l’on me mandait qu’elle serait mêlée dans toute cette affaire. Je lui demandai : “ N’auriez-vous point de part à tout cela ? Comme je vois les choses, j’en aurais peur. ” Elle m’assura fort que non, mais d’une manière que je connaissais bien que sa conscience lui donnait de grands remords.

J’avais envoyé savoir des nouvelles du roi pendant sa maladie, mais il me sembla être de mon devoir d’en envoyer apprendre après sa guérison. Ainsi, dès que je le sus en chemin, j’envoyai Brays à Compiègne, qui y arriva aussitôt que le roi. Il me rapporta que Sa Majesté était en très bon état et qu’elle avait fort bien reçu mes compliments, et la reine aussi.

On envoya un courrier à Mme de Choisy pour lui dire qu’elle était fort brouillée dans l’affaire de Mme de Fiennes, qu’il fallait qu’elle s’en allât à Paris ; ce qu’elle fit avec beaucoup d’espérance de bien sortir de son affaire ; mais dès qu’elle fut à Paris, elle eut ordre de s’en aller en Normandie, en une des maisons de son mari, dont elle eut beaucoup de déplaisir. On commença à parler du sujet de leur disgrâce. Pour Mme de Fiennes, on dit qu’elle était fort gaie pendant la maladie du roi et qu’elle témoignait désirer sa mort, dans l’espérance que Monsieur lui donnerait de l’argent, car c’est la femme du monde la plus intéressée, et qui veut bien que l’on la croie telle, car elle demande toujours. Je lui ai ouï dire : “ Que les laquais sont heureux, car la mode de leur donner les étrennes dure toujours pour eux ! Je voudrais l’être pour que l’on me donnât les miennes. ” La reine, qui connaissait son humeur intéressée, disait : “ Je suis assurée que Mme de Fiennes souhaite la mort du roi. ” Comme elle avait cela dans la tête, la nourrice du roi et une autre de ses femmes de chambre lui vinrent dire : “ Mme de Fiennes est à la porte, couchée par terre, pour regarder ce que l’on fait ici. ” La reine était dans la chambre du roi, qui fut si outrée de colère, qu’elle partit disant : “ Je m’en vais la faire jeter par les fenêtres. ” Créqui retint la reine, qui dit que sans lui l’affaire était faite.

Pour Mme de Choisy, on dit qu’elle avait écrit à Monsieur, pendant la maladie du roi, beaucoup de choses contre la reine et M. le cardinal, et que pendant la maladie du roi, MM. de Brissac et Jarzé ménageaient les intérêts du cardinal de Retz < auprès d’elle > comme auprès d’une personne qui devait avoir grande part au ministère si le roi mourait. On dit que pendant sa maladie les conseils se tenaient chez la princesse Palatine avec Mme de Fiennes et le maréchal du Plessis. On fait un plaisant conte que, pour engager Monsieur et en être plus maîtresse, la princesse Palatine lui avait fait quelque faveur. Tous les gens qui aimaient fort Monsieur furent fort fâchés de ce bruit et craignirent bien qu’il ne fût véritable, ne trouvant pas que ce fût une chose honorable pour lui ; on disait que c’était le moyen de le dégoûter d’aimer les femmes, d’avoir commencé par une si vieille et à qui il restait peu de charmes et de beauté. » {c}


  1. M. de Brissac.

  2. Mme de Fiennes.

  3. V. notes [10], lettre 533, pour la princese Palatine, et [21], lettre 533, pour les autres exilés cités dans cet extrait.

31.

Charles iii de Créqui, prince de Poix (1624-1687), ne devint duc qu’en 1663 (v. note [1], lettre 762). Fils de Charles ii (mort en 1630) et petit-fils de Charles i (v. note [13], lettre 39), il avait combattu à Rocroi, aux sièges de Philipsbourg, de Mayence et d’Oppenheim, à la bataille de Nördlingen, à la prise de Trèves, et été nommé premier gentilhomme de la Chambre du roi en 1653. En 1662, pendant son ambassade à Rome eut lieu l’insulte pontificale contre les Français (affaire des gardes corses), dont lui-même faillit être la victime et dont Louis xiv tira une éclatante réparation (v. note [12], lettre 738). Il fut nommé gouverneur de Paris en 1670 et reçut l’année suivante l’ambassade d’Angleterre (G.D.U. xixe s.).

32.

Secret.

33.

« J’ignore si c’est vrai ; ce que je sais de vrai, c’est que le faîte de la cour est glissant, et que tout y est doutes et difficultés. »

34.

« Sinon le rang suprême brigué par tous les moyens, et leurs vœux extravagants exaucés par les dieux jaloux » (Juvénal, v. note [48], lettre 348). Le 2e vers exact est : Magnaque numinibus vota exaudita malignis.

35.

« le bénéfice de la cruelle Libitina [la mort, v. note [23], lettre 426] », expression empruntée à Horace (Sermons, livre ii, vi, 19).

36.

Beluter : « ce mot signifie proprement séparer la farine d’avec le son, en la passant dans un blutoir ; on a dit aussi beluter dans un sens plus vague, pour s’agiter, se remuer » (La Curne).

37.

Regratter : « ratisser quelque chose de vieux, la raccommoder pour la faire paraître neuve ou prolonger sa durée. Se dit aussi figurément de ceux qui trouvent à faire quelque profit en une affaire après qu’elle a passé par les mains des autres » (Furetière).

38.

« vôtre en toute franchise [v. note [27], lettre 172] ».

39.

Mathurin Mangot, abbé commendataire des abbayes de Sainte-Colombe-les-Sens et Saint-Maurin-en-Agenois, prieur de Bouchedaigre, seigneur de Rochevert, conseiller aumônier ordinaire du roi, avait été reçu conseiller au parlement de Bordeaux en 1645 puis maître des requêtes l’année suivante (Popoff, no 1657). Il était le plus jeune des quatre fils du garde des sceaux Claude i Mangot (v. note [5], lettre 405), mais Guy Patin a barré « fils ou » qu’il avait d’abord écrit devant « petit-fils ».

a.

Ms BnF no 9357, fos 314‑315, « À Monsieur/ Monsieur Spon,/ Docteur en médecine,/ À Lyon » ; Reveillé-Parise, no cccxxxiii (tome ii, pages 409‑414).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 26 juillet 1658.
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(Consulté le 05.02.2023)

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