À André Falconet, le 6 août 1670
Note [2]

Olivier Le Fèvre d’Ormesson (Journal, tome ii, page 596‑600) :

« Le dimanche 3 août, il fut commis à Notre-Dame une action très horrible. Le criminel fut pris, renvoyé au Châtelet, le lundi matin, sur la compétence et jugé. Le mardi, il fut jugé au Parlement sur l’appel par toute la Grand’Chambre assemblée dans la Tournelle et brûlé l’après-dînée. Son histoire doit être ici rapportée. Ce misérable s’appelait François Sarrazin, de Caen, âgé de 22 ans, né de famille commune ; il avait un oncle fou. Il avait fait ses études aux jésuites, mais depuis il avait apostasié, ou plutôt il s’était fait une religion nouvelle ; il avait fait faire des habits singuliers de taffetas blanc avec du ruban vert et il prétendait s’habiller comme les juifs l’étaient. Il ne voulait croire dans l’Évangile que ce que les quatre évangélistes disent également et d’une même manière. Sur ce principe, il s’était imaginé que le sacrifice de la messe était une idolâtrie et pour faire connaître son sentiment, il s’était résolu de faire une action mémorable. Il était enfermé à Caen, comme fou, dans la maison de sa mère ; il s’en était échappé et était parti de Caen, avait couché samedi dans un village proche de Paris et le dimanche matin, y était arrivé à sept heures ; était allé à Notre-Dame, avait été chez M. l’archevêque et avait demandé à un ecclésiastique si M. l’archevêque dirait la messe dans l’église ou si c’était dans sa chapelle en particulier, s’il y avait du monde et s’il pourrait l’entendre. Cet ecclésiastique lui avait répondu incertainement. Il était entré dans Notre-Dame ayant l’épée au côté, avait pénétré dans l’enceinte de la Vierge où il avait ouï une messe, assez dévotement en apparence ; et ayant continué d’en entendre une seconde, lors de l’élévation de l’hostie, il avait mis l’épée à la main, avait tâché de la frapper, et le prêtre l’ayant laissé tomber sur l’autel, il avait frappé dessus pour la couper, avait renversé le calice, qui n’était pas consacré, renversé le ciboire et répandu plusieurs hosties consacrées ; et enfin, avait donné au prêtre qui célébrait un coup d’épée au travers du corps, avait aussi frappé de son épée dans le bras une femme qui s’écriait, et serait sorti l’épée à la main, l’effroi ayant été extrême. On ne songeait point à le prendre, jusqu’à ce qu’étant près de l’Hôtel-Dieu, un laquais de M. Boucherat, sans armes, s’était jeté à lui, l’avait renversé à terre et lui avait ôté son épée ; ainsi il avait été arrêté et conduit à l’Archevêché.

Ce misérable, arrêté, avait paru d’un grand sang-froid et sans emportement. Dans son procès, il a dit que son dessein était d’empêcher une idolâtrie et qu’il voulait faire une action mémorable ; il n’a jamais voulu avouer avoir communiqué son dessein à qui que ce soit et ainsi, il a été condamné au feu et a eu le poing coupé. M. le premier président, que l’on dit l’avoir admirablement interrogé sur la sellette, m’a dit n’avoir jamais rien vu de pareil, ce misérable lui ayant répondu sans étonnement, mais avec une douceur, une honnêteté et une présence d’esprit extraordinaires, n’ayant rien voulu dire qui pût charger qui que ce soit. Après sa condamnation, M. l’évêque de Bayeux l’ayant été voir dans la prison pour tâcher de le convertir, il lui avait répondu avec douceur et des civilités sur le soin qu’il prenait de lui, mais avait déclaré qu’il avait ses principes qui étaient contraires à tout ce qu’il lui disait. Enfin, n’ayant jamais voulu se reconnaître coupable, il était allé au supplice sans paraître ému, avait fait amende honorable devant Notre-Dame, avait demandé pardon à Dieu étant pécheur, mais non au roi, ne l’ayant point offensé, ni à la justice, ne la reconnaissant point ; avait eu le poing coupé sans avoir fait le moindre cri, au contraire ayant souri se voyant le bras sans main ; et ensuite, avait été attaché au poteau et avait été brûlé sans qu’on l’eût ouï se plaindre. Cette fermeté a été étonnante et chacun convient que cet esprit était capable d’exécuter tout ce qu’il aurait entrepris de plus exécrable. L’église de Notre-Dame fut purifiée le lundi matin, où le gouverneur et l’Hôtel-de-Ville se trouvèrent. On a commencé les prières des quarante heures, et toutes les églises et communautés de Paris y doivent aller en procession. […]

J’oubliais que, durant le mois d’août, la dévotion fut grande à Notre-Dame à l’occasion de la profanation faite du Saint-Sacrement et de l’assassinat commis en la personne d’un prêtre. Par ordonnance de M. l’archevêque, on jeûna trois jours. Les paroisses et communautés religieuses y furent en procession et enfin, cette réparation finit par une procession générale où toutes les compagnies souveraines et les officiers de la Ville se trouvèrent. La dévotion parut très grande et le concours de monde fut très considérable dans l’église Notre-Dame. »

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 6 août 1670. Note 2

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(Consulté le 25.03.2023)

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