À Charles Spon, le 26 juillet 1658
Note [30]

Dans ses Mémoires (page 229), Retz a parlé de Françoise de Fiennes, demoiselle de Fruges, comtesse des Chapelles, comme l’une des maîtresses, parmi bien d’autres, du cardinal de Richelieu. La Grande Mademoiselle (Mlle de Montpensier Mémoires, première partie, volume 3, chapitre xxxi, pages 262‑266) a donné tout le fin de l’événement que relatait Guy Patin :

« Il vint des nouvelles de Paris qui portaient que M. et Mme de Brissac avaient été chassés de Paris. Il n’y avait que peu de temps qu’il {a} avait eu permission d’y revenir pour se faire traiter d’une longue et dangereuse maladie, en ayant été absent depuis que le cardinal de Retz était hors de France. On chassa aussi de Paris le marquis de Jarzé et le président Pérault, qui est à M. le Prince, et Mme de Fiennes de la cour. Mme de Choisy m’écrivit un billet pour me donner part de ces nouvelles, que je savais déjà ; on ne disait point le sujet pour lequel ils avaient été chassés. Mme de Choisy me vint voir et regretta extrêmement Mme de Fiennes, et me disait : “ Je plains Monsieur encore plus qu’elle, car quand on perd une amie telle que Mme de Fiennes, c’est une grande perte ; c’est une bonne tête, une personne toute propre à donner de bons conseils à un jeune homme comme Monsieur. ” Je me récriai : “ Dites qu’elle est toute propre à le divertir, c’est une femme qui a de l’esprit, qui parle librement de toute chose, de tout le monde, qui a été nourrie à la cour ; c’est de quoi on la peut louer, mais d’être propre à donner des conseils, jamais femme ne le fut moins. Il a bien paru à sa conduite qu’elle conduirait malaisément un autre. ” Sur quoi Mme de Choisy me dit : “ Quoi ! pour s’être mariée par amour ? Voilà une grande affaire ! ” Je lui répliquai : “ Les circonstances sont prudentes : une fille de qualité à 40 ans, qui avait assez de bien pour demeurer hautement en l’état où elle était, épouse le fils de la nourrice de la reine d’Angleterre, dont elle avait été dame d’atour, pour être belle-fille de Madame la nourrice, belle-sœur de toutes ces femmes de chambre, femme d’un jeune homme de 22 ans, sans charge, sans bien, parce qu’il est beau et bien fait ; et ne déclare son mariage que lorsqu’elle est prête d’accoucher ! Croyez-moi, si Monsieur n’a de meilleures têtes pour son conseil, ses affaires n’iront pas bien. ” Elle répondit à cela : “ Si vous l’aviez vu avant que Mme de Fiennes et moi en eussions pris soin, vous connaîtriez combien il est changé en nos mains. ”

Ensuite elle se mit à plaindre la fortune de Mme de Fiennes et à dire que si Monsieur ne lui faisait du bien, ce serait le plus indigne de tous les hommes. Je lui dis que Monsieur avait peu d’argent, qu’il lui avait donné déjà beaucoup de choses. À quoi elle me répondit : “ Il lui a peut-être donné cent mille francs en bijoux, en meubles. — C’est bien quelque chose. — Il faut que les princes donnent sans cesse, ou ils ne sont bons à rien. ” Je lui dis : “ Et la charge de maître d’hôtel ordinaire de Monsieur, ne la comptez-vous pas ? — Non, car c’est la reine d’Angleterre qui l’a fait donner à Des Chapelles, et le savoir-faire de Mme de Fiennes ; ainsi cela ne se met point sur le compte de Monsieur. ”

Après elle me dit : “ C’est Varangeville, secrétaire des commandements de Monsieur, qui lui aura rendu quelques mauvais offices dans un temps où il aura jugé l’occasion favorable pour cela. Il y a longtemps que j’ai dit au maréchal du Plessis et à elle, {b} qu’il nous fallait nous défaire de ce Normand et qu’il nous jouerait un mauvais tour. ” J’écoutai fort paisiblement tout ce qu’elle me conta et je jugeai aisément par ses discours qu’elle avait de grands desseins sur Monsieur, et que ce n’était pas sans raison que l’on me mandait qu’elle serait mêlée dans toute cette affaire. Je lui demandai : “ N’auriez-vous point de part à tout cela ? Comme je vois les choses, j’en aurais peur. ” Elle m’assura fort que non, mais d’une manière que je connaissais bien que sa conscience lui donnait de grands remords.

J’avais envoyé savoir des nouvelles du roi pendant sa maladie, mais il me sembla être de mon devoir d’en envoyer apprendre après sa guérison. Ainsi, dès que je le sus en chemin, j’envoyai Brays à Compiègne, qui y arriva aussitôt que le roi. Il me rapporta que Sa Majesté était en très bon état et qu’elle avait fort bien reçu mes compliments, et la reine aussi.

On envoya un courrier à Mme de Choisy pour lui dire qu’elle était fort brouillée dans l’affaire de Mme de Fiennes, qu’il fallait qu’elle s’en allât à Paris ; ce qu’elle fit avec beaucoup d’espérance de bien sortir de son affaire ; mais dès qu’elle fut à Paris, elle eut ordre de s’en aller en Normandie, en une des maisons de son mari, dont elle eut beaucoup de déplaisir. On commença à parler du sujet de leur disgrâce. Pour Mme de Fiennes, on dit qu’elle était fort gaie pendant la maladie du roi et qu’elle témoignait désirer sa mort, dans l’espérance que Monsieur lui donnerait de l’argent, car c’est la femme du monde la plus intéressée, et qui veut bien que l’on la croie telle, car elle demande toujours. Je lui ai ouï dire : “ Que les laquais sont heureux, car la mode de leur donner les étrennes dure toujours pour eux ! Je voudrais l’être pour que l’on me donnât les miennes. ” La reine, qui connaissait son humeur intéressée, disait : “ Je suis assurée que Mme de Fiennes souhaite la mort du roi. ” Comme elle avait cela dans la tête, la nourrice du roi et une autre de ses femmes de chambre lui vinrent dire : “ Mme de Fiennes est à la porte, couchée par terre, pour regarder ce que l’on fait ici. ” La reine était dans la chambre du roi, qui fut si outrée de colère, qu’elle partit disant : “ Je m’en vais la faire jeter par les fenêtres. ” Créqui retint la reine, qui dit que sans lui l’affaire était faite.

Pour Mme de Choisy, on dit qu’elle avait écrit à Monsieur, pendant la maladie du roi, beaucoup de choses contre la reine et M. le cardinal, et que pendant la maladie du roi, MM. de Brissac et Jarzé ménageaient les intérêts du cardinal de Retz < auprès d’elle > comme auprès d’une personne qui devait avoir grande part au ministère si le roi mourait. On dit que pendant sa maladie les conseils se tenaient chez la princesse Palatine avec Mme de Fiennes et le maréchal du Plessis. On fait un plaisant conte que, pour engager Monsieur et en être plus maîtresse, la princesse Palatine lui avait fait quelque faveur. Tous les gens qui aimaient fort Monsieur furent fort fâchés de ce bruit et craignirent bien qu’il ne fût véritable, ne trouvant pas que ce fût une chose honorable pour lui ; on disait que c’était le moyen de le dégoûter d’aimer les femmes, d’avoir commencé par une si vieille et à qui il restait peu de charmes et de beauté. » {c}


  1. M. de Brissac.

  2. Mme de Fiennes.

  3. V. notes [10], lettre 533, pour la princese Palatine, et [21], lettre 533, pour les autres exilés cités dans cet extrait.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 26 juillet 1658. Note 30

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(Consulté le 05.02.2023)

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